JOURS TRANQUILLES EN AGHANISTAN

 

LE MONDE  -  03.10.01

 

L'ethnologue Georges Lefeuvre a commencé, le 7  septembre, un périple de dix jours en Afghanistan. Il montre un pays calme et une population obsédée par la sécheresse

 

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A mon arrivée à Kaboul, l'annonce de l'attentat contre Massoud confirme mon choix de voyager à titre strictement privé. Une jeune Française m'accompagne, Amandine Roche. Elle a vécu en Ouzbékistan et au Tadjikistan, elle a traversé le pays Ouïgur et les Northern Areas du Pakistan. Elle sait parfaitement se comporter en terre d'islam et pourra donc s'asseoir dans le gynécée des maisons où nous serons reçus !

Après une nuit réparatrice, nous nous présentons à l'office afghan du tourisme. Le bureau est couvert de poussière. Les derniers annuaires d'agences touristiques datent de 1980 ! Le fonctionnaire s'excuse d'un tel dépouillement, s'empresse de nous servir le thé et s'emploie à calligraphier lentement une note à l'attention du ministère des affaires étrangères de l'Emirat, pour signifier que son office n'a aucune objection à ce que nous traversions le pays pour visiter Mazar. "Mais je n'ai plus de guide disponible pour vous accompagner, précise-t-il, ils ont tous trouvé un autre job... Moi aussi d'ailleurs, et il faut maintenant que je ferme le bureau !"Il est 11 heures ! Munis de ce document digne de l'enluminure d'une miniature de Herat, nous nous présentons sans grand espoir aux affaires étrangères. Le bureau des visas est encombré de barbus au regard sombre, affalés dans des fauteuils. Le visage des deux fonctionnaires afghans est pour le moins fermé.

"Passeports ! Que voulez-vous ?" "Mehmon i Afghanistan astom... Je suis l'invité de l'Afghanistan, et je souhaiterais simplement visiter Mazar-e-Charif ; j'ai enseigné le français à beaucoup de vos plus jeunes compatriotes réfugiés, pendant que leurs aînés faisaient le djihad. Avant la guerre, j'avais visité les plus beaux coins de votre pays, sauf le Nord, etc." Le visage se barre soudain d'un large sourire, le fonctionnaire consulte son collègue et surcharge le document calligraphié de tampons approbateurs. "C'est bon ! Voici votre permis, notre pays est beau et je suis heureux que vous soyez revenu... Il vaut mieux aller par la route, elle n'est pas en bon état mais l'avion est devenu peu sûr. Vous avez votre propre voiture ? Ah, c'est bien..."

Ce précieux document ne sera en fait jamais exigé, sauf une fois à Mazar, par un zélote de la répression du vice et promotion de la vertu ! Nous n'avons jamais eu à présenter notre passeport, ni dans les hôtels ni sur la route... Et pourtant, les postes de contrôle sont installés à l'entrée et la sortie de chaque ville ou gros village, le long d'une piste difficile qui traverse, sur 600 km, les superbes montagnes de l'HinduKush, par des cols à 3 500 mètres ou des gorges profondes et étroites, mais aussi les territoires d'ethnies qui se sont souvent affrontées, particulièrement dans le nord de la province du Wardak, où se mélangent Pachtounes et Hazaras. Kaboul, Jalrez, Behsud, Bamiyan, Gilrah, Dushi, Pul-i-Khormi, Samangan, Mazar- e-Charif, Balkh et enfin Kokabad (la "ville verte") perdue au milieu des steppes mais au centre de ce qui fut un complexe agricole de vignes et de melons, aujourd'hui ruiné par la sécheresse.

Les talibans n'ont pas construit de système étatique. Tout juste encadrent-ils de manière tatillonne et ridicule le comportement moral des habitants : barbe, burka, musique interdite... Encore que cette rigueur n'affecte réellement que les Kaboulis "éduqués" qui avaient vécu autre chose dans le passé. Les paysans, soit 85 % de la population, n'y voient pas grand changement. Mais en aucun cas le régime ne peut être assimilé à un régime policier et bureaucratique d'une dictature ordinaire. Ce n'est pas un "régime", tout juste une administration des mœurs ; c'est d'ailleurs bien la raison pour laquelle les talibans, à défaut d'être aimés des populations, sont au moins acceptés comme une fatalité passagère. Mon ami Hamed a vécu six ans à San Francisco et cinq ans à Orléans. Cet homme résolument moderne n'a jamais fait allégeance aux talibans mais a décidé de revenir s'installer au pays. Il partage son temps entre Kaboul, où vivent sa femme et sa mère dans une maison sobre et lumineuse qu'il a construite au milieu d'un quartier en ruines, et ses terres abandonnées, qu'il s'efforce de revitaliser malgré la grande sécheresse. "La vie à Kaboul, si tu peux te passer de télévision et d'alcool, ce n'est pas si difficile. Rien à voir avec la peur permanente des bombardements à l'époque où Massoud dirigeait le pays en pilonnant et rasant le quartier hazara au sud de la ville 1994, 50 000 à 60 000 morts. Ici, il n'y a plus la guerre, tu peux te déplacer librement dans le pays, il n'y a plus les quinze ou vingt postes de contrôle de quinze ou vingt petits commandants concurrents qui rendaient l'approche des villes quasiment impossible... A la campagne, le seul problème grave c'est la sécheresse. Les talibans ne harcèlent pas les paysans et n'ont pas besoin de police organisée, le contrôle se faisant informellement à la mosquée...

"Tiens, Ehsan n'est pas venu prier depuis deux jours !" "Eh bien non, en effet, il est parti rendre visite à sa famille à Ghazni..." Ça marche comme cela aussi en ville."

La tragique nouvelle de la destruction du World Trade Center nous parvient au moment de prendre la route pour Mazar, le mercredi 12 septembre. Aucune réaction chez les employés de l'Hôtel d'Etat, sauf le personnel de table du petit déjeuner, qui se désole que tant de vies aient été perdues. Aucune réaction en ville... Nous prenons donc la route et nous réalisons rapidement que les gens des campagnes ne sont absolument pas informés.

Le pays est pauvre mais actif, malgré les sanctions. Des dizaines et des dizaines de gros camions Mercedes surannés, rafistolés, mais somme toute rutilants et surchargés de marchandises diverses se croisent difficilement sur l'invraisemblable piste en lacets d'un haut col qui barre le Nord-Vardak et permet d'accéder au Hazarjat. Les mécaniques essoufflées grincent sur des pentes trop raides.

Au grand carrefour de Behsud, puis de Bamiyan, les marchandises s'échangent, sont transbordées des charrettes aux camions, chacun s'active, Hazara chiite ou Pachtoune sunnite... Ici, il n'y a pas la guerre. De Kaboul à Mazar, nous vivons dans une véritable "parenthèse de lumière" tant le ciel est transparent et les couleurs minérales, tant la gentillesse des gens de la route est faite de sourires et d'entraides utiles, de manœuvres savantes pour faire passer un camion en difficulté au sortir d'un pont de branchages, tant les maisons de thé sentent bon le lait brûlé et le pain chaud, tant le sentiment de sécurité est total, même à 2 heures du matin quand nous décidons de faire un somme au cœur d'une gorge sombre...

Nous sommes dans une parenthèse incroyable que nous refermons parfois pour écouter RFI, la BBC ou La Voix de l'Amérique... Ici, il n'y a pas de guerre et personne ne semble savoir qu'il est déjà dans l'œil du cyclone. Deux mondes s'ignorent qui sont cependant sur le point de s'affronter. Quelle que soit la radio captée, en anglais, en russe, en persan, les ondes transportent les mêmes mots, les mêmes noms : World Trade Center, Oussama Ben Laden, talibans, Afghanistan, Massoud, mollah Omar, guerre, frappes aériennes. Mais personne ne sait ici que l'Afghanistan est devenu l'abcès de fixation d'une maladie qui dépasse ses frontières, personne n'imagine la gravité des désastres de New York et Washington, personne n'imagine l'ampleur de l'humiliation de la plus grande puissance du monde, personne n'en connaît les enjeux. Ici, il n'y a pas la guerre. Un peuple innocent qui n'a plus de morts à offrir après vingt ans de guerres et trois ans de sécheresse...

Après Mazar, nous allons vers Balkh, puis à Kokabad au milieu des steppes peuplées de nomades sédentarisés. Les canaux d'irrigation profonds de 4 à 5 mètres sont à sec ; l'eau de surface des rivières secondaires et du grand fleuve Amou Daria ne coulera plus avant longtemps. Les fruitiers sont tous morts, les vignes ont été arrachées, il n'y a même plus assez d'eau pour les caprins. L'unique pompe à bras, au centre de ce qui fut la "ville verte", permet de cultiver les melons qui nourrissent onze familles et qu'on nous offre en abondance !

Nous sommes au cœur de la réalité paysanne afghane, loin du bruit des villes et du monde qui menace. Des paysans et leurs enfants coupent des épineux qu'ils lient en bottes et transportent pour engranger la nourriture d'hiver des chameaux... Ils ne savent pas ce qui va bientôt leur tomber dessus, ils ne savent pas ce qu'annoncent les radios du monde entier... Nous apprenons la mort officiellement déclarée de Massoud. Le général Dostum, au nom de l'Alliance du Nord, s'apprête à quitter l'Ouzbékistan pour reconquérir Mazar et sa région. Les Américains cherchent une base militaire en Asie centrale à partir de laquelle ils pourront aider l'Alliance à reconquérir le pays. On informe les paysans du village. "Que voulez-vous qu'il nous arrive de pire que ce que nous avons déjà vécu, répondent-ils. Nous avons déjà perdu nos fils et nous n'avons plus d'eau ; mais prenez plutôt du melon, il est doux et vous préservera de la soif..."

Au retour de Kokabad, nous faisons halte dans la kala(maison fortifiée) de Sardar. La nuit tombe. Les hauts murs protègent la propreté et la fraîcheur du lieu. La cour a été balayée, l'estrade des invités dressée. Dans le tandur cuisent les pains, on allume les lampes à pétrole et quelques cigarettes. La chaleur est tombée, tout est calme. Les enfants s'affairent pour apporter de l'eau, du thé, la vasque et l'aiguière pour laver les mains avant le repas. Amandine rend visite aux femmes et engage la conversation : "Avez-vous peur des talibans ?" Eclats de rire : "Mais nous sommes talibans !" Etonnement... "Enfin non ! Nous ne sommes pas vraiment talibans, mais nous sommes pachtounes !"... Le poulet et le fromage frais sont délicieux. Les discussions politiques tournent plutôt autour de Massoud, l'Amérique est si loin d'ici ! "L'Alliance du Nord ne survivra pas à Massoud, disent ces hommes jeunes qui sont déjà de vieux combattants, et nous ne craignons pas Dostum, qui a essayé de revenir voilà quelques mois et que nous avons repoussé. Personne ne veut plus de Dostum, de la corruption, des trente postes de contrôle qu'il fallait franchir pour atteindre Mazar-e-Charif. Ici, tout est calme depuis quelques années. C'est d'eau dont nous avons besoin." Comme une amusante provocation, on nous demande de faire des photos ! Amandine sort ses objectifs et pointe la coquetterie des hommes qui lissent leurs barbes et déplacent les lampes à pétrole pour choisir le meilleur angle de lumière !

Douceur d'une soirée d'Orient, mais il est temps de repartir. Nous atteignons Mazar, sans encombre ni aucun contrôle, peu avant le couvre-feu. La lumière généreuse du matin fait briller les dômes de la superbe mosquée bleue. Nous en faisons tranquillement le tour par les jardins, accompagnés d'une dizaine de fillettes aux yeux éclatants, rieuses et ébouriffées. La destruction du World Trade Center est désormais connue des citadins, qui marquent plus d'étonnement que d'hostilité. Au bazar, l'accueil chaleureux est dans toutes les poignées de main, sur le seuil de toutes les échoppes. Nous négocions un tapis kazakh d'une facture assez rare. Il ne viendrait à l'idée de personne, ici, que l'Afghanistan soit responsable d'un drame mondial, l'idée même d'un djihad international n'effleure pas les esprits. Ici, il n'y a plus la guerre, il n'y a que la sécheresse et beaucoup de fatalisme...

Nos amis de la veille nous rejoignent pour le déjeuner avant que nous ne reprenions la route. Assis autour de shashliks fondants (brochettes de mouton), il y a là un chef de village turkmène, barbe blanche, visage lisse et beaucoup de prestance, deux fonctionnaires ouzbeks, un Tadjik. Nous prenons le temps oriental de la parole ; aucun sujet n'est tabou pourvu qu'il soit abordé avec civilité et délicatesse : la composition ethnique de la région, les forces politiques qui s'y sont affrontées, les talibans, les oulémas, Massoud. Les fenêtres sont ouvertes sur la rue et aucune gêne ne pointe que quelqu'un pourrait nous entendre. Dans cette miniature vivante que n'aurait pas reniée Omar Khayyam, les espaces de confiance et de dialogue s'ouvrent naturellement, plus efficaces sans doute, si l'Occident avait su en prendre le temps, que le fer et le feu qui embraseront demain l'Afghanistan.

De retour à l'Hôtel Ariana, dans l'après-midi du dimanche 16 septembre, nous sommes accueillis, non plus comme des clients, mais comme des mehmon, des invités. L'hôtel est désert, nous sommes poussiéreux et fatigués et chaque employé s'empresse de décharger nos bagages. "Mazarrafti ? Tu es allé à Mazar, comment est la route ? Est-ce qu'il fait chaud là-bas, est-ce que les gens sont heureux ?" Tous les étrangers ont quitté le pays depuis trois à quatre jours, mais notre présence n'étonne personne. La ville est calme. Les boutiquiers de la rue aux poulets s'inquiètent de la chute du cours de l'afghani, un Ouzbek francophone s'inquiète du départ précipité de ses rares clients. Le centre de téléphonie par satellite est ouvert 24 heures sur 24, nous allons pouvoir rassurer nos familles. Deux jeunes postiers nous demandent conseil, essaient de comprendre la situation et craignent que l'Amérique ne bombarde Kaboul. J'essaie de les rassurer. Ils ne parviennent pas à établir un lien suffisamment crédible entre leur pays et le désastre qui a frappé le peuple américain. Oussama Ben Laden ? "Mais il nous a aidés à bouter les Soviétiques hors du pays, il est notre invité. S'il a fait quelque chose de grave à l'extérieur, qu'on nous l'explique ! Qu'on nous donne les résultats d'enquête ! Ce serait peut-être bien qu'il parte, mais nous ne pouvons pas le chasser comme ça..." Ces deux jeunes quitteront-ils Kaboul ? Ils nous assurent que non, ils gagnent ici le salaire de la famille, ne savent pas vraiment où aller et ne veulent pas être mendiants au Pakistan. Mais leurs yeux expriment une peur glacée, comme les yeux grand ouverts des enfants lorsque, saisis d'effroi, ils interrogent l'adulte d'un regard désespéré, parce qu'ils sentent une menace vitale imminente et ne la comprennent pas. L'adulte ne sait pas toujours répondre. J'étais l'adulte et n'ai pas pu apaiser leur angoisse. "Ghuda afis, que Dieu te garde !" Que Dieu les garde en effet, je ne sais plus à quel saint vouer le sort de ces pauvres gens qui vont expier demain un crime qu'ils n'ont pas commis.

Georges Lefeuvre