Ce ne sont pas les médias, mais les politiciens, qui nous préparent aux guerres

Rencontre à Bagdad avec Peter Arnett    19/06/2002

source : Solidaire

Rencontre à Bagdad avec Peter Arnett, ex-journaliste vedette de CNN

Ce ne sont pas les médias, mais les politiciens, qui nous préparent aux guerres

Peter Arnett, correspondant de guerre, s'est vu décerner le prix Pulitzer grâce à ses reportages sur le Vietnam, entre 1965 et 67. Depuis, il a «couvert» 17 guerres, mais le grand public a dû attendre la guerre du Golfe, en 1991, pour le connaître. Depuis le toit de l'hôtel al-Rachid, à Bagdad, il assurait ses reportages sur les bombardements américains pour la chaîne CNN. Plus tard, il a été une des rares personnes à interviewer Oussama Ben Laden en direct. Au printemps dernier, nous l'avons rencontré durant le voyage des inspecteurs pour la paix en Irak. Nous avons eu un long entretien sur l'Irak, Bush,le Vietnam, le journalisme et l'objectivité.

Herwig Lerouge et Michel Collon

Nom: Peter Arnett
Né: en Nouvelle-Zélande en 1934
Profession: correspondant de guerre depuis 40 ans. A travaillé pour AP, UPI et 18 ans à CNN. Il en est parti voici trois ans suite à un documentaire sur l'utilisation du gaz sarin au Laos par les Etats-Unis contre ses propres soldats passés chez l'ennemi. Travaille aujourd'hui pour le compte de HDNet (émetteur de tv numérique)
Principaux reportages: la guerre du Vietnam (1962-1975), dont un reportage couronné en 1966 par le prix Pulitzer; Afghanistan (1976), guerre du Golfe (1991); interviews de Saddam Hussein, Oussama ben Laden... Oeuvres les plus récentes: documentaires sur l'Afghanistan, la Cisjordanie.

Pourquoi avez-vous quitté CNN?

Peter Arnett. Je suis parti il y a trois ans, mais cela n'avait rien à voir avec la guerre du Golfe. Trois producteurs de CNN avaient réalisé un reportage sur l'utilisation d'ypérite par les Etats-Unis contre des Américains passés dans les rangs des Laotiens, en 1970. Je ne devais lire que le commentaire. Les producteurs étaient sûrs de leurs sources, mais le Pentagone a tout réfuté en bloc et CNN n'a pu confirmer l'affaire. Le reportage n'a pas été retransmis, CNN a présenté ses excuses et a remercié les producteurs. En ce qui me concerne, ils ne m'ont pas mis dehors, mais ça m'a valu une certaine étiquette. J'avais couvert la guerre du Golfe, interviewé Saddam, travaillé des années au Vietnam, interviewé Ben Laden… Je travaillais contre les intérêts américains, a-t-on suggéré. Bref, j'ai quitté CNN.

Sur quoi travaillez-vous pour l'instant?

Peter Arnett. Sur pas mal de choses. J'ai passé deux mois en Afghanistan et en Cisjordanie. Chaque semaine, j'assure une émission d'une demi-heure, de belles images, de longues interviews, le tout émis aux Etats-Unis via des canaux de TV numériques. Très amusant: je peux développer mon histoire de façon détaillée et aborder les choses en profondeur.

Pourquoi le Pentagone n'a-t-il pas été content de vos reportages sur l'Irak?

Peter Arnett. D'un côté, mes reportages les intéressaient. Je montrais qu'ils étaient en train de détruire les infrastructures gouvernementales et militaires de l'Irak. Ca les faisait reluire. Mais après quatre jours de pilonnage intensif, des gens sont venus me dire que les USA bombardaient également des sites industriels civils, comme une boîte où l'on fabriquait du lait en poudre! Choquant, évidemment, et en contradiction avec le président Bush qui prétendait que seuls des objectifs militaires étaient visés. Nous nous sommes rendus dans la périphérie de Bagdad et nous avons vu un grand panneau indiquant «Entreprise de transformation de lait en poudre», avec une photo de Saddam donnant le biberon à un gosse. Derrière, les bâtiments avaient été pulvérisés. Dans tout ce gâchis, nous avons retrouvé des tas de boîtes de lait. En fait, on y enrichissait avec des vitamines du lait en poudre de Nouvelle-Zélande, du Canada et de France et on le reconditionnait dans de nouveaux emballages. J'ai ramené toute une cargaison de ces boîtes à mon hôtel pour les filer aux gosses du coin et j'en ai bu quelques-unes moi-même.

Peter Arnett: «Dans la laiterie détruite, nous avons trouvé nombre de paquets de lait en poudre. J'en ai ramené à mon hôtel, pour les enfants du voisinage, et j'en ai bu moi-même. Pourtant, le Pentagone continue à prétendre que l'usine était une façade pour des produits biochimiques.»

A mon grand étonnement, le gouvernement américain et le Pentagone se sont obstinés à prétendre que cette usine servait de façade à des tests de produits biochimiques et que le gouvernement irakien m'avait berné de A à Z et utilisé comme un vulgaire pion. Ils en ont fait un tel fromage que pendant toute la durée de la guerre, je n'ai cessé de devoir me défendre contre ces bobards. Le Pentagone et Bush senior prétendent toujours que c'était une usine biochimique. Mais en 1996, quand Hussein Naguib, le gendre de Saddam qui coordonnait tout le programme des armements, a cavalé en Jordanie, il a été interviewé par un de mes collègues de CNN. La première question qu'on lui a posée était: «Cette usine de lait en poudre, c'était quoi?» Il a répondu: «Du lait en poudre, pardi!».

Nous ne savons absolument rien de ce qui s'est vraiment passé en Afghanistan. La censure est-elle devenue plus sévère?

Peter Arnett. Pendant la Guerre du Golfe, tous mes collègues ont quitté Bagdad, convaincus que l'hôtel Al-Rachid serait une cible pour les USA, car il servait de centre de presse. J'étais convaincu que ce serait le dernier endroit que les USA détruiraient. Je suis resté, et j'ai eu raison. Je ne sais pas si je serais toujours aussi sûr aujourd'hui, parce qu'à Kaboul ils ont fait sauter le bureau d'Al-Jazeera. Aujourd'hui ils ont l'air tellement sûrs d'eux et le gouvernement reçoit tellement de soutien pour toutes ses actions qu'il devient de plus en plus probable que pour la prochaine guerre, ils ne voudront plus aucun reportage.

En 1991, je savais avec certitude que les Etats-Unis n'allaient pas attaquer le centre
de presse de Bagdad.
Mais, à Kaboul, ils l'ont néanmoins fait.

Le travail à Kaboul était-il plus difficile qu'à Bagdad?

Peter Arnett. Je ne suis allé en Afghanistan qu'après la chute de Kaboul. La presse a été en tout cas fort mise à l'écart. Les Talibans ont rassemblé les quelques journalistes qu'ils avaient accrédités, à l'hôtel Intercontinental à Kaboul. Ils ne pouvaient pas circuler et n'ont donc pas vu grand chose. L'Alliance du Nord ne voulait pas non plus vraiment les journalistes occidentaux. C'est pourquoi vous n'avez eu que des reportages à distance, avec beaucoup d'images d'explosions dans les montagnes. Dès que la guerre a été finie, on pouvait aller partout, mais les traces de l'action avaient été effacées. L'action s'est d'ailleurs déroulée très vite: bombarder et filer. Les USA ont bombardé une semaine et les Talibans ont filé.

En Irak, il fallait se battre chaque jour, surtout sur le front de la propagande. A propos de la guerre en Afghanistan, l'unanimité était beaucoup plus grande. Je pense que l'attitude de la communauté internationale sera différente si les Etats-Unis attaquent l'Irak plus tard dans l'année.

Pensez-vous que la guerre est en route?

Peter Arnett. Je pense que le gouvernement Bush veut éliminer le gouvernement de Saddam Hussein. L'aile droite conservatrice dans le gouvernement américain continue à le répéter et j'entends très peu d'autres voix dans la presse. La seule chose qui les tracasse, c'est les retombées d'une guerre sur les relations avec les alliés en Europe occidentale et dans le monde arabe. Ce que la guerre signifie pour la population d'Irak ne les intéresse absolument pas. Pour eux, les Irakiens ne sont pas des êtres humains, malgré les nombreux reportages et interviews émouvants. Toute cette information n'a pas fait beaucoup de différence aux USA.

Peter Arnett ayant quitté CNN, on a suggéré qu'il avait travaillé contre les intérêts US. Aujourd'hui, il réalise des reportages de fond qui sont diffusés par la télévision digitale.

Les médias ne sont-ils pas en grande partie responsable de cette création d'image?

Peter Arnett. Les médias occidentaux ont bien montré la souffrance des Irakiens. J'ai fait des dizaines de reportages sur le sujet. Ce n'est pas la faute des médias, mais des gouvernements. Tony Blair, George Bush et leurs prédécesseurs, les gouvernements allemand et français. Pour eux, Saddam Hussein est une menace et ils prétendent qu'il ferait mieux de nourrir son peuple plutôt que de construire des palais et des mosquées. Cette critique ne vient pas des médias, mais des chefs de gouvernements.

Ne surestimez pas le rôle des médias. J'ai couvert la guerre du Vietnam, du début à la fin, j'ai écrit 3.500 reportages, sur les combats, les Vietnamiens, sur tout... Mais les Américains préféraient croire le président Lyndon Johnson. Jusqu'à ce qu'il parte, et alors ils ont cru Nixon. Jusqu'à ce qu'il parte aussi et que la guerre se termine enfin. Même les récits les plus dramatiques que j'ai écrits arrivaient systématiquement en bas de page, sous la conférence de presse du président Johnson. Qui pensez-vous que les gens croyaient: le président ou l'un ou l'autre journaliste?

Ce ne sont pas les médias, mais les parents qui ne voulaient pas voir partir leur jeune fils pour le Vietnam, qui ont mis un terme à la guerre. Ils ont manifesté à Washington et New York. Les médias ont fourni des images et des munitions pour le mouvement contre la guerre, mais ce mouvement est parti des gens eux-mêmes.

Le gouvernement a justifié la guerre au nom de la défense des intérêts nationaux et de la sécurité. C'est ce qu'il fait de nouveau aujourd'hui. La guerre contre le terrorisme est aussi une question de sécurité nationale. Avant, on ne parlait jamais de la patrie, maintenant c'est un terme officiel, on y a même consacré un nouveau ministère. Tous les excès sont tolérés, s'il s'agit de protéger la patrie. Des milliers d'Arabes sont enfermés sans procès et les suspects d'Al-Qaida sont détenus dans des circonstances pénibles sur la base de Guantanamo, mais personne ne pipe mot. La panique, l'angoisse sont devenues tellement grandes, que tout est permis.

Ce n'est pas la faute
des médias, mais de Blair, Bush et des gouvernements français et allemand. Ils veulent se débarrasser de Saddam Hussein.

N'y a-t-il aucun contrepoids?

Peter Arnett. Que sait l'homme de la rue? Rien! Au Kentucky ils ne savent même pas où est le Tennessee. Les gens ne sont pas bien informés sur leur propre pays, encore moins sur le monde. Après 40 ans de métier, j'ai abandonné l'espoir de pouvoir éduquer l'homme de la rue. Ça n'arrive pas jusqu'à lui. Kandahar et Kaboul: il y a un an, ils n'en avaient encore jamais entendu parler. Maintenant, ils ont vu ces noms dans les titres des journaux, mais ils savent seulement vaguement que des troupes américaines se sont battues à Kandahar et qu'Ousama Ben Laden et les Talibans vivaient à Kaboul.

Aux USA, il y a beaucoup d'alternatives: des journaux et des magazines sérieux, qui donnent plus d'analyse et de commentaire que les chaînes de télévision. Mais la grande majorité du public se laisse influencer par des talkshows comme celui de Rush Landau, à la radio, connu pour ses idées d'extrême droite. Il a des millions d'auditeurs. Son opinion - que Saddam est mauvais et Arafat un terroriste - l'emporte. Et tout ce que peut écrire le New York Times ne les fera pas changer d'idée. A la télé aussi, les conservateurs simplifient tout. L'idée de base de CNN était de laisser le monde parler lui-même de sujets oubliés. Maintenant, elle est devenue simplement un service qui donne les grands titres - la même info toutes les heures - et qui recherche le sensationnel. Les reporters sont poussés à faire des choses très dangereuses pour pouvoir filmer tel type d'images, sans donner d'infos de fond. Même la BBC suit la même voie. La télévision est un média de masse fantastique, mais elle n'est utilisée que pour faire du bénéfice.

Les infos télé équilibrées, avec une minute pour Sharon et une minute pour Arafat,
ça ne marche pas.

CNN est devenue très populaire pendant la guerre du Golfe. Partout on me reconnaissait. Après la guerre, je suis allé en Cisjordanie et en Jordanie et les Palestiniens venaient spontanément m'embrasser dans la rue, les bus s'arrêtaient. Et quand je suis allé du côté juif, ce fut la même chose, même dans les quartiers les plus conservateurs de Jérusalem. Le monde entier était enthousiaste, parce que les gens avaient l'impression, grâce à nos reportages, de vraiment savoir ce qui se passait. Si les reporters de CNN vont maintenant à Jérusalem, il vaut mieux qu'ils se fassent passer pour des gens de la BBC, car on les hait des deux côtés. N'est-ce pas terrible? Comment est-ce possible? Je pense qu'il n'est pas possible de toujours équilibrer les infos. Si on veut donner la parole aux deux parties dans chaque item de deux minutes, on a une phrase d'Arafat, une de Sharon et c'est fini. Et les deux camps sont mécontents. Il est impossible de raconter l'histoire des Palestiniens, des Irakiens ou des juifs en deux minutes par jour. Il faut pouvoir donner la parole aux gens pendant plus longtemps.

Certains journalistes sont venus en Irak uniquement pour filmer les images qui confirmeraient des textes rédigés à l'avance.

Peter Arnett. Certains font ça parfois, mais ils ne reviennent certainement plus. Un des principes du gouvernement irakien et qu'on fait un reportage de ce qu'on voit et entend ici, et pas de ce qu'on en dit à l'étranger. Je suis prêt à m'y tenir, parce que je trouve qu'il y assez de critiques de l'extérieur. Je connais aussi des reporters sérieux qui aimeraient venir, mais les Irakiens sont prudents avec leurs visas et disent que c'est leur droit le plus strict.

Et ici, vous pouvez faire ce que vous voulez?

Peter Arnett. La question n'est pas de faire ce que je veux. J'irais bien à l'occasion rendre visite aux prisonniers politiques, mais je sais ce qui est faisable et ce qui ne l'est pas. Je veux réaliser une interview d'une heure du vice-Premier ministre Tareq Aziz, je veux faire un reportage sur les armes à uranium appauvri, je veux visiter encore une fois un hôpital. Aux Etats-Unis, ils pensent que tous ceux qui ne sont pas pour Saddam Hussein sont pour l'Amérique. C'est un non-sens.

Je ne dirais pas que les Irakiens haïssent les Etats-unis, mais ils savent ce que ceux-ci ont fait ces dix dernières années: la guerre du Golfe, puis encore trois bombardements importants et les sanctions. Il y a de quoi ressentir au minimum une aversion pour les Etats-Unis. Mais cela ne veut pas encore dire qu'ils tiennent à Saddam Hussein.

Si je me rends au marché avec ma caméra et qu'un jeune Irakien dit quelque chose de négatif sur le gouvernement, les fonctionnaires qui m'accompagnent diront: ne publiez pas cela, s'il vous plaît, car nous ne pourrons répondre de qui se passera. Bien sûr, de cette manière, vous ne pouvez pas rendre une image réaliste du régime, mais les sentiments anti-américains et pro-irakiens qu'on rencontre sont absolument authentiques.

Les Irakiens sont des gens fiers, ils aiment leur pays. Mais l'arène politique - les clans, les chiites, les Kurdes - c'est autre chose. Là, on se heurte à des sentiments partagés. Cette dernière décennie, pas mal de gens ont été touchés par le régime. Un million d'Irakiens ont fui. C'est un peu comme à Cuba. Tous les Cubains qui sont contre Castro sont partis et pratiquement tous ceux qui restent soutiennent Castro. Fidel se rend au marché sans garde du corps, contrairement à Saddam, mais c'est peut-être seulement une différence de style.

J'ai pratiquement tout eu, ces dix dernières années, mais ça ne peut pas être mal de montrer encore une fois au monde comment est la situation ici. Je veux aussi donner aux Irakiens la chance de s'exprimer à propos des inspections d'armement. Tout ce qui peut aider à éviter une nouvelle guerre. Je suis très réaliste à propos de ce que je peux apporter ici ou ailleurs et je sais qu'ici ils ne me donnent rien car ils ne veulent rien me donner, mais je suis décidé à continuer à travailler ici tant que j'aurai le sentiment que ce je peux apporter contribuera à une meilleure compréhension.