DES ATROCITÉS DANS LE CAMP DE LA LIBERTÉ *

par Francis Deron

- Le Monde - 25 juillet 2003 -



C'était une occupation aux fins de «libération». Ainsi l'avait compris le colonel Harrison, de l'armée de terre américaine, en prenant le contrôle de la ville de Sinchon, à une centaine de kilomètres au sud de Pyongyang, le 17 octobre 1950.

La guerre faisait rage depuis six mois. Les troupes nord-coréennes, encadrées par des militaires soviétiques, s'étaient repliées dans l'extrême nord de la péninsule. Le colonel Harrison -- l'histoire locale n'a pas retenu son prénom -- était possédé d'une mission, formulée sans ambages à ses troupes et à la population: «Mes ordres ont force de loi, et quiconque les outrepassera sera puni. Détruisez tous les bandits rouges afin de libérer la Corée du Nord des communistes. Il convient de tuer tous les fonctionnaires communistes, ainsi que leurs subalternes et domestiques, leurs sympathisants et leurs familles.»

La reproduction de l'ordre exposée au «musée des atrocités» commises par les forces américaines pendant la guerre et le reste de la documentation et des preuves matérielles rassemblées là ne laissent aucun doute: ici, des soldats américains se sont conduits avec une sauvagerie qui leur vaudrait aujourd'hui des poursuites en justice internationale pour crimes de guerre.

Le premier massacre eut lieu dès le lendemain de l'installation des Américains: 900 hommes brûlés vifs dans une cave cimentée, par le plafond de laquelle des soldats jetèrent de l'essence avant d'y mettre le feu. Les parois sont demeurées noircies par l'incendie.

Trois jours plus tard, 520 hommes furent dynamités d'un coup. La guide, une dame d'une soixantaine d'années, égrène les horreurs en pointant les preuves: 70 femmes tuées tel jour; tel autre, 2 000 femmes jetées avec leurs enfants depuis un pont, enchaînées par groupes à des lests, noyées dans la rivière; telle dirigeante syndicale ou sympathisante communiste sexuellement violentée avant d'être mise à mort; des instituteurs, des élèves modèles...

L'armée américaine conserva le contrôle de la ville pendant 52 jours. Dans chacun des 31 arrondissements qui dépendent de Sinchon, se trouve au moins un tumulus de forme ronde, forme coréenne de la tombe aux victimes anonymes, sous lequel reposent les restes des suppliciés. Près du principal, 400 mères et une centaine d'enfants ont péri, assassinés à l'essence par les militaires américains.

Les chromos monstrueux de la propagande nord-coréenne en rajoutent naturellement,** sans pour autant remettre en question les faits rapportés dans le musée. La guerre de Corée fut d'une violence dont l'histoire n'a guère gardé la mémoire. Selon les autorités nord-coréennes, 5.664 personnes furent tuées de la sorte à Sinchon, et un total de 38.000 dans les districts avoisinants -- un quart de la population des environs.

En Corée du Sud, d'autres accusations de massacres de civils sont portées contre l'armée américaine. Le 26 juillet 1950, trois cents habitants -- femmes et enfants principalement -- ont été tués à No Gun-ri, à 130 km au sud-est de Séoul. A la suite d'une enquête de l'agence Associated Press, en 1999, le Pentagone s'est résolu à confirmer qu'une unité de la 1e division de cavalerie avait bien tiré à la mitrailleuse sur des réfugiés passant sur un pont de chemin de fer, causant «la mort tragique de plusieurs centaines de civils».

Dès 1953, une commission «internationale» de juristes principalement américains (plus ou moins en phase avec Moscou) a enquêté, à Sinchon notamment, en vue de tenter de saisir les Nations unies du dossier. Le colonel Harrison, qui se faisait photographier en vainqueur sur les charniers de «bandits rouges», n'a jamais été poursuivi. Et l'ONU n'a plus jamais entendu parler de crimes de guerre commis par le camp de la liberté * en Corée.



Francis Deron





* L'expression "camp de la liberté" n'est-elle pas savoureuse, utilisée dans ce contexte ?

** Comment l'auteur sait-il que les Coréens "en rajoutent" ?  A-t-il assisté aux massacres ?...  Et pourquoi "naturellement" ?  Parce que ce sont des Coréens ?...  Qu'est-ce qui est plus "monstrueux" : les "chromos" ou les atrocités du colonel Harrison ?... Et puis, pourquoi parler de "propagande" nord-coréenne, si les faits rapportés ne sont pas remis en question ?...  Malgré l'honnêteté de son reportage, Deron semble ici perdre la mesure.  Qu'on imagine un instant la même phrase écrite après la visite d'un musée de l'Holocauste...

Quant à l'affirmation de Francis Deron selon laquelle la sauvagerie des forces américaines "leur vaudrait aujourd'hui des poursuites en justice internationale pour crimes de guerre" (troisième paragraphe), elle est tout simplement ridicule et mensongère. Depuis la guerre de Corée, les Américains ont massacré avec la même sauvagerie des millions de civils partout dans le monde sans jamais être poursuivis (voir la liste de leurs guerres et agressions). C'est eux-mêmes qui ont institué la soi-disant "justice internationale" aux seules fins de masquer leurs crimes et de "punir" ceux qui ont osé leur tenir tête.




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