Guerres du XXIe siècle: les dogmes d'Ignacio Ramonet

par Herwig Lerouge   (Ligue anti-impérialiste, Bruxelles)

6 décembre 2002

(suite à un article d'Ignacio Ramonet dans le Monde Diplomatique)




1.1. L'horreur et le chaos. Voilà comment Ramonet décrit le monde dominé par l'impérialisme en ce début de siècle

«La mondialisation économique touche les moindres recoins de la planète, ignorant aussi bien l'indépendance des peuples que la diversité des régimes politiques. La Terre connaît une nouvelle ère de conquête, comme lors des colonisations. Cette conquête s'accompagne de destructions impressionnantes. Des industries entières sont brutalement sinistrées, dans toutes les régions. On assiste à la réapparition et la généralisation du travail des enfants, aussi en Europe. Les grands groupes saccagent l'environnement...»

Sur les 6 milliards d'habitants de la planète, «à peine 500 millions vivent dans l'aisance, tandis que 5,5 milliards demeurent dans le besoin. Depuis 1989, il y a eu plus de soixante conflits armés ayant fait des centaines de milliers de morts et plus de 17 millions de réfugiés! (...) Des dangers de nouveaux types apparaissent: hyper-terrorisme, fanatismes religieux ou ethniques, prolifération nucléaire, crime organisé, réseaux mafieux, spéculation financière, grande corruption, extension de nouvelles pandémies, pollutions de forte intensité, effet de serre, désertification... »

1.2. Pas de développement sans économie de marché?

Ramonet décrit comme peu savent le faire les horreurs du capitalisme. Mais que cela ne conduise pas à remettre en cause le système en tant que tel, comme le font les communistes. Voilà la ligne à ne pas franchir. Selon Ramonet, il est possible de «refonder une nouvelle économie, plus solidaire et plaçant l'être humain au centre des préoccupations», sans toucher aux bases mêmes de l'économie capitaliste: la propriété privée des moyens de production.

Car l'«illusion détruite en 1989» nous apprend, dit-il, qu'«aucun pays ne peut se développer sérieusement sans économie du marché (et) la liberté de pensée a pour condition une certaine liberté économique». Il cite même l'économiste indien, Prix Nobel, Amyarta Sen: «Il n'y a jamais eu de famine dans un pays doté d'une forme démocratique et disposant d'une presse relativement libre». Puisque c'est un habitant de la plus grande démocratie au monde, où jamais il n'y a de famine, qui le dit...

Pourtant, Ramonet doit admettre l'évolution inéluctable déjà décrite par Lénine en 1916 dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Ramonet: «Les entreprises et des conglomérats des groupes industriels et financiers entendent dominer le monde. La concentration du capital et du pouvoir au cours des vingt dernières années, s'est accélérée sous l'effet des révolutions des technologies de l'information.» Lénine analysait déjà en 1916 comment la libre concurrence se convertit «en monopole, en créant la grande production, en éliminant la petite, en remplaçant la grande par une plus grande encore, en poussant la concentration de la production et du capital à un point tel qu'elle a fait et qu'elle fait surgir le monopole: les cartels, les syndicats patronaux, les trusts et, fusionnant avec eux, les capitaux d'une dizaine de banques brassant des milliards. (... Des) monopoles dont le rôle est décisif dans la vie économique. (...)

Propriété privée fondée sur le travail du petit patron, libre concurrence, démocratie: tous ces slogans dont les capitalistes et leur presse se servent pour tromper les ouvriers et les paysans, sont depuis longtemps dépassés. Le capitalisme s'est transformé en un système universel d'oppression coloniale et d'asphyxie financière de l'immense majorité de la population du globe par une poignée de pays «avancés». Et le partage de ce «butin» se fait entre deux ou trois rapaces de puissance mondiale, armés de pied en cap (Amérique, Angleterre, Japon) qui entraînent toute la terre dans leur guerre pour le partage de leur butin.»

1.3. Les thèses de Kautsky relookées

Mais Ramonet pense qu'une autre politique impérialiste serait possible. Il nous réchauffe le plat déjà servi en 1915 par Kautsky, le dirigeant d'alors de l'Internationale Socialiste, et réfuté à l'époque par Lénine. Ce dernier relevait: «Kautsky détache la politique de l'impérialisme de son économie en prétendant que les annexions sont la politique préférée du capital financier, et en opposant à cette politique une autre politique bourgeoise prétendument possible, toujours sur la base du capital financier. Il en résulte que les monopoles dans l'économie sont compatibles avec un comportement politique qui exclurait le monopole, la violence et la conquête»2. Deux guerres mondiales, cent ans de colonialisme et néo-colonialisme, des dizaines de guerres d'annexion, plusieurs fascismes et famines ont depuis confirmé l'analyse de Lénine. Le capitalisme devenu impérialisme amène aujourd'hui l'humanité au bord du gouffre.

Pour Lénine, «la «lutte» contre la politique des trusts et des banques, si elle ne touche pas aux bases de leur économie, se réduit à (...) des souhaits pieux et inoffensifs.» C'est pourtant cette expérience que Ramonet veut répéter.

1.4. La social-démocratie n'est plus disponible

Ramonet doit malheureusement constater que la social-démocratie traditionnelle n'est plus disponible. Tout en peignant une social-démocratie mythique (pacifiste, légaliste) qui n'aurait pas participé à la Première Guerre Mondiale, ni à la colonisation, ni à la création de l'Otan..., il en invente une nouvelle en ajoutant à l'ancienne un zeste de «société civile». «Les sociaux-démocrates ont abandonné leur tradition pacifiste et de légalisme international de Jaurès au Kosovo. Solana a dirigé l'Otan dans la guerre au Kosovo qui n'avait pas la légalité de l'Onu, ni l'aval des parlements. La social-démocratie est devenue la droite moderne. Pour elle la politique c'est l'économie et l'économie, c'est la finance et la finance ce sont les marchés. Elle privatise, démantèle le secteur public, favorise les fusions».

Alors, «il faut fonder une nouvelle économie, plus solidaire, basée sur le principe du développement durable et plaçant l'être humain au coeur de ses préoccupations (...) en associant la société civile naissante (ONG, associations diverses) aux prochaines grandes négociations internationales sur des problèmes liés à l'environnement, la santé, la suprématie financière». Le but étant d'arriver à «une nouvelle distribution du travail et des revenus dans une économie plurielle où le marché occupera une partie de la place, avec un secteur solidaire et un temps libéré de plus en plus important».

Car pour Ramonet, Marx, c'était bon à l'époque de la révolution industrielle. Mais depuis 1989, «la pensée socialiste s'est durablement affaissée tout comme le paradigme (dogme) du progrès comme idéologie prétendant à la planification absolue de l'avenir et à la programmation du bonheur. Quatre convictions nouvelles ont envahi la gauche: aucun pays ne peut se développer sérieusement sans économie de marché; l'étatisation systématique des moyens de production et d'échange entraîne gaspillages et pénuries; l'austérité au service de l'égalité ne constitue pas un programme de gouvernement; la liberté de pensée a pour condition une certaine liberté économique».

Nous constatons à quel point des intellectuels progressistes «critiques» perdent tout sens critique vis-à-vis de l'idéologie dominante quand il s'agit de répéter que Marx et le marxisme sont morts.

1.5. Vite, avant que ça explose

Dire que le socialisme ne vaut rien car il a été battu équivaut à affirmer que la lutte sociale des travailleurs ne vaut rien car la plupart des acquis sociaux du siècle précédent sont aujourd'hui remis en cause. Alors pourquoi Ramonet, et de nombreux idéologues de l'altermondialisme, sont-ils si farouchement opposés à un débat sur le bilan du socialisme?

On voit bien là le caractère de classe de leur opposition à la mondialisation impérialiste. Les excès peuvent amener la révolte populaire à balayer l'ensemble du système impérialiste, y compris la situation privilégiée dans laquelle ils se trouvent eux-mêmes. Comme il l'écrit dans l'édito de novembre du Monde Diplomatique: «Aussi incroyable que cela puisse paraître, les milliards de damnés de la terre se tiennent politiquement tranquilles. C'est même l'un des grands paradoxes de notre temps: plus de pauvres que jamais, et moins de révoltés qu'il n'y en eut jamais. Cette situation peut-elle durer? C'est peu probable. En raison sans doute de l'épuisement du marxisme comme moteur international de la révolte sociale, le monde traverse une sorte de transition.»

Les mouvements révolutionnaires qui se battent pour renverser l'impérialisme, ne peuvent pas compter sur la sympathie de Ramonet. Il met les FARC colombiennes et la Nouvelle Armée Populaire des Philippines dans le même sac que des bandes somaliennes rançonnant la population: «Un peu partout, au Pakistan, en Algérie, en Somalie, au Congo, en Colombie, aux Philippines ou au Sri-Lanka, des entités chaotiques ingouvernables se développent, échappent à toute légalité, replongent dans un état de barbarie. La force l'emporte alors sur le droit, et seuls des groupes de pillards sont en mesure d'imposer leur loi en rançonnant les populations».

Alors vite, avant que les damnés de la terre n'explosent, enlevons la mèche de la dynamite pour sauver le système. Imaginons une autre politique, mais surtout pas le socialisme.




2.1. Des Etats impuissants face aux multinationales?

«Profitant de la déréglementation (le néo-libéralisme), (les) grands groupes (industriels et financiers) veulent avoir une présence planétaire», note Ramonet. Et il constate qu'aucun contre-pouvoir ne s'oppose cette expansion. «La mondialisation libérale n'est pas pilotée par les Etats. Les dirigeants des mégafirmes détiennent la réalité du pouvoir et, par le biais de leurs puissants lobbies, pèsent de tout leur poids sur les décisions politiques des gouvernements légitimes et des élus. Les dirigeants politiques se sentent débordés par une mondialisation qui modifie les règles du jeu et les laisse partiellement impuissants».

Impuissants, les Etats? Pourtant traité après traité, loi après loi, ce sont toujours les décisions des gouvernements et parlements qui ont éliminé les barrières pour la liberté de circulation du capital et des marchandises. De la libéralisation du commerce des devises en passant par le marché européen unique jusqu'à l'élargissement des accords sur le commerce mondial à travers le GATT et l'OMC, ce sont les politiciens des pays occidentaux qui ont créé la situation actuelle devant laquelle ils se déclarent impuissants aujourd'hui.

2.2. Qui a privatisé et dérégulé?

Qui a décidé la politique économique et sociale de dérégulation, de privatisation, de démolition des acquis sociaux et d'intensification de la productivité du travail, sinon Reagan et Thatcher, imités par Blair et toute la social-démocratie européenne? Et quand les Etats européens ont créé l'Union européenne, était-ce pour avoir un Etat fort et grand, capable de s'opposer aux multinationales, d'empêcher qu'elles ne mettent la main sur les services publics, qu'elles introduisent le travail flexible et qu'elles fassent de l'évasion fiscale? Non, bien sûr.

Sans doute, l'Etat se transforme-t-il. Il prend en Europe la forme d'une fédération d'Etats. Mais l'Etat européen est plus que jamais, comme l'Etat belge, «l'organisation que les classes dominantes, propriétaires fonciers et capitalistes, se sont donnée pour préserver leurs privilèges» (Marx, Manifeste).

Le passage de l'ancien commissaire européen (socialiste) Van Miert aux conseils d'administration Philips et de Swissair, bien connus des travailleurs belges, n'est qu'un exemple parmi des centaines de ce que, dans «la république démocratique (européenne aussi), la richesse exerce son pouvoir d'une façon indirecte, mais d'autant plus sûre. D'une part, sous forme de corruption directe des fonctionnaires. D'autre part, sous forme d'alliance entre le gouvernement et la Bourse» (Engels).

Et que signifie la construction la défense européenne sinon qu'aussi au niveau de l'Europe «les Etats capitalistes, nés de la nécessité d'armer la bourgeoisie dans sa lutte contre la classe ouvrière, se sont graduellement transformés en Etats impérialistes, chargés également de garantir la domination des monopoles sur l'ensemble des peuples du monde.» (Lénine). Les seuls Etats à résister sont les Etats socialistes tels que Cuba où le capital a été exproprié ou des régimes anti-impéralistes comme celui de Milosevic. C'est d'ailleurs pourquoi ils attirent sur eux toute la puissance militaire et subversive des Etats capitalistes «impuissants» contre les multinationales.




3.1. Contre la guerre, vite l'Europe?

Ramonet constate que les États-Unis «dominent le monde comme nul empire ne l'a jamais fait». Ils entraînent le monde vers le fascisme et la guerre. «La lutte contre le terrorisme autorise tous les excès et les mesures autoritaires contre ceux qui s'opposent à l'hégémonie américaine et la mondialisation libérale. L'idée chemine qu'il redevient possible d'apporter des solutions militaires à des problèmes politiques» et/ou économiques.»

Car en Irak, «l'un des buts principaux de la guerre annoncée est effectivement le pétrole. Sous protectorat américain, l'Irak pourrait rapidement doubler sa production de brut, ce qui aurait pour conséquence immédiate de faire chuter les prix du pétrole et, peut-être, de relancer la croissance aux Etats-Unis. Cela permettrait également de porter un coup très dur à l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), et par ricochet à certains de ses pays membres, en particulier la Libye, l'Iran et le Venezuela (..)».

L'évolution vers la guerre s'accompagne de violations du droit international. «Déjà sous Clinton, il y eut une rupture avec le droit international. La guerre de l'Otan contre la Yougoslavie - qui n'avait commis aucune agression extérieure - est une nouvelle étape dans les relations internationales. L'ingérence humanitaire, considérée comme moralement supérieure à tout a amené l'Otan à transgresser deux interdits majeurs de la politique internationale: la souveraineté des Etats (article 3 de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen d'août 1789) et les statuts des Nations Unies. (...) Il n'y a pas eu de résolution de l'Onu pour le Kosovo. Les USA n'acceptent plus d'être bridés par le légalisme de l'ONU.»

Et depuis la publication, le 20 septembre dernier, du document sur la nouvelle «stratégie nationale de sécurité des Etats-Unis», les USA ont «rétabli le droit à la «guerre préventive» que Hitler appliqua en 1941 contre l'Union soviétique, et le Japon, la même année, à Pearl Harbor contre les Etats-Unis».

3.2. Qu'a fait l'Europe dans le tiers monde?

Ramonet conspue ces «dirigeants européens (...) qui adoptent déjà, à l'égard de l'empire américain, dans un réflexe de caniche, l'attitude de servile soumission qui sied aux fidèles vassaux». Il appelle de ses voeux une Union européenne forte car, «sans défense autonome, solide et imposante, nulle politique étrangère n'est crédible. L'Europe vérifie ce principe fondamental de la diplomatie sur tous les terrains des crises, et tout particulièrement dans le conflit israélo-palestinien. Alors qu'elle demeure un contributeur économique fondamental, son poids diplomatique est négligeable. Les citoyens désespèrent devant l'impuissance de l'Europe».

S'opposer à Bush-Hitler est un devoir pour tous les progressistes de la terre. Et trouver des alliés aussi. Mais une Union européenne impérialiste et forte, peut-elle être un facteur de paix?

Qu'a fait au tiers monde, l'Europe quand elle dominait? Annexions, pillage des matières premières et des ressources naturelles, asservissement des populations locales, guerre à tous ceux qui osaient résister. Quelle est la politique européenne actuelle? Le commissaire européen responsable du Commerce, Pascal Lamy, est partisan d'une ouverture plus grande des frontières du tiers monde en ce qui concerne les marchandises et les capitaux.

3.3. Des impérialistes qui veulent leur part du gâteau

L'Europe s'oppose aux USA. Admettons. Mais en quoi cette opposition se distingue-t-elle de ce que Lénine constatait en 1916: «Supposons qu'un Japonais condamne l'annexion des Philippines par les Américains. Se trouvera-t-il beaucoup de gens pour croire qu'il est mû par l'hostilité aux annexions en général, et non par le désir d'annexer lui-même les Philippines? Et ne devra-t-on pas reconnaître que l'on ne peut considérer comme sincère et politiquement loyale la «lutte» du Japonais contre les annexions que s'il se dresse contre l'annexion de la Corée par le Japon et réclame pour elle la liberté de séparation d'avec le Japon.»3

Une Europe forte, avec sa propre défense, ne fera que rapprocher une nouvelle guerre mondiale pour la redistribution des zones d'influence dans le monde. Il ne peut pas en être autrement tant que cette Europe sera capitaliste. En appelant au renforcement de la défense et de la politique extérieure européenne, Ramonet répand l'illusion d'une Europe impérialiste «pacifique» et il entraîne la contestation de la mondialisation impérialiste dans le soutien à la superpuissance européenne.

Si on veut la paix, il ne faudra compter que sur la lutte des victimes de la mondialisation impérialiste et non sur les impérialistes qui veulent leur part du gâteau. Il faudra se battre pour une société sans multinationales, sans suprématie du capital, bref sans propriété privée des moyens de production. Autrement dit une société socialiste. Mais là, c'est une chose dont on ne parle pas dans les cercles de Ramonet.



1 Ed. Galilée, 2002.

2 Lénine, «L'impérialisme, stade suprême du capitalisme», in Oeuvres complètes, tome 22, Editions sociales, Paris, 1960, p.291.

3 Lénine, «L'impérialisme, stade suprême du capitalisme», in Oeuvres complètes, tome 22, Editions sociales, Paris, 1960, p.321.