CE QUE JAY LENO NE SAIT PAS

- Les USA, la France et la Deuxième Guerre mondiale -




La libération d'Auschwitz


"Pas étonnant que les Français ne soient pas avec nous pour chasser Saddam Hussein de Bagdad ; ils n'étaient pas non plus avec nous pour chasser les Allemands de Paris...", lance Jay Leno début 2003 dans son émission télévisée NBC Tonight Show.

L'amuseur public a tout compris : si l'écrasante majorité des Français s'oppose à la nouvelle guerre américaine, et si Jacques Chirac semble suivre une ligne similaire, ce n'est pas parce que ces "vieux Européens" rejettent la barbarie primitive que veut leur imposer une poignée d'imposteurs et de criminels. Non, c'est parce que les Frogs sont des poules mouillées, des capitulards et des nazis. Si la brave Amérique ne les avait pas libérés en 1944, ils parleraient encore tous allemand aujourd'hui. (Gageons que s'il en était ainsi, Jay Leno n'y verrait que du feu, incapable qu'il doit être de reconnaître une langue autre que l'anglais. Mais là n'est pas la question...)

En fait, jusqu'en décembre 1941, la plupart des Américains étaient plus germanophiles - ou neutres vis-à-vis du Troisième Reich - que la plupart des Français. A tel point que le président Franklin Roosevelt, s'appuyant sur la fraction antifasciste qui le soutenait, dut user d'un stratagème (la prétendue attaque-surprise de Pearl Harbor) pour amener les Etats-Unis à entrer en guerre contre l'Allemagne nazie.

Un certain nombre d'industriels et d'hommes d'affaires (par exemple Henry Ford ou Prescott Bush, le grand-père de l'actuel squatter de la Maison Blanche) étaient même ouvertement pro-hitlériens à cette époque.* Les méthodes répressives mises au point par les nazis pour anéantir la gauche allemande et les syndicats n'étaient pas faites pour leur déplaire. En France, elles avaient séduit une bonne partie du patronat échaudé par les événements de l'avant-guerre. "Plutôt Hitler que le Front populaire" était alors la devise de ces futurs traîtres et collaborateurs. Dans les autres "démocraties" européennes, la situation n'était pas très différente.

* Le géant de l'industrie chimique américaine Dupont de Nemours collabora jusqu'au bout avec son homologue allemand IG Farben (le producteur du gaz Zyklon B de triste mémoire, mais aussi et surtout numéro un pour les explosifs et le caoutchouc synthétique). Via la Suisse - pays neutre - on exploita de part et d'autre des brevets déposés avant la guerre. Les installations industrielles d'IG Farben furent largement épargnées par les bombardements américains, à l'exception de celles se trouvant dans l'Est du pays et destinées à "tomber aux mains des Russes" en vertu du partage de Yalta.

Si la ligne antinazie a finalement pu l'emporter à Washington, grâce à l'assise sociale du gouvernement Roosevelt et aux sympathies pro-anglaises de beaucoup d'Américains influents, la chose n'était nullement évidente au départ.

Durant tout le conflit, les forces hostiles aux options présidentielles, notamment en ce qui concerne l'alliance avec l'URSS*, se sont efforcées de freiner l'engagement américain en Europe. Les Etats-Unis auraient pu peser de toutes leurs forces dans la bataille dès 1942 ; ils ont préféré prendre une position attentiste, laissant l'Union soviétique supporter tout le poids de la guerre.** Le second front réclamé par Staline n'a été ouvert qu'avec un retard considérable, et au mauvais endroit. Le débarquement américain en Italie n'a pratiquement pas affaibli l'appareil militaire nazi. La lente progression et les batailles inutiles (Monte Cassino) prouvent que l'état-major américain n'était guère disposé à affronter de face la puissance de feu allemande. Gagner du temps et attendre que les Russes s'épuisent, telle a longtemps été la tactique américaine, même si ce n'était pas nécessairement celle du président.

* Le général Patton préconisait une alliance américano-allemande contre Moscou.

** Mickey Z., dans Counterpunch, rappelle que même après le débarquement de Normandie, l'Armée rouge dut affronter seule, sur le front est, 80 % des forces allemandes :  D(isinformation) Day - 60 Years is Enough. Le journaliste belge Michel Collon précise ici que Hitler perdit 90 % de ses soldats à l'Est et que pour un soldat US tué, il y en eut 53 soviétiques. Lire également : 6 juin 1944 : commémoration ou mystification ? par Nico Hirtt.


Ce n'est qu'en 1944, lorsqu'il était devenu évident que l'URSS pouvait s'en tirer seule, que les USA sont véritablement intervenus, leur crainte principale étant que les Soviétiques n'avancent trop rapidement vers l'Europe occidentale et que les divers mouvements de résistance des pays libérés ne fassent pencher la balance dans un sens défavorable au capital américain. Il va sans dire que sans intervention extérieure, la situation politique de l'après-guerre en France, en Italie et ailleurs aurait été radicalement différente. Même sans l'Armée rouge, des bouleversements profonds auraient eu lieu dans ces pays, si les Etats-Unis ne les avaient empêchés par leur présence.

Pour ce qui est de la France, les Américains de 1944 ne sous-estimaient ni le rôle du général de Gaulle, ni celui des combattants de l'intérieur. Le général Eisenhower, commandant en chef des forces alliées au moment du débarquement de Normandie, a reconnu plus tard les mérites et le poids militaire de la résistance française, l'équivalent à ses yeux de quinze divisions. Et chacun sait que Paris s'est libéré seul, le commandant nazi de la place (général von Choltitz) capitulant devant les Forces Françaises Libres (général Leclerc) et les Forces Françaises de l'Intérieur (colonel Rol-Tanguy).

En fait, les Américains ne prévoyaient pas du tout de libérer la ville en août 1944, préférant la contourner. Le général Bradley écrit dans ses mémoires (Histoire d'un soldat - 1952) : "La ville n'avait plus aucune signification tactique. En dépit de sa gloire historique, Paris ne représentait qu'une tache d'encre sur nos cartes ; il fallait l'éviter dans notre marche vers le Rhin."  Jay Leno a bonne mine...

Bien entendu, il y eut des Français résistants, des Français collaborateurs et des Français indifférents ou opportunistes. Rien d'extraordinaire à cela : ces catégories se retrouvent en tous temps et en tous lieux.

Soixante ans plus tard, il y a des Américains lucides, pacifiques et respectueux d'autrui ; et d'autres qui réclament du sang à cor et à cri, à la fois vampires et perroquets ignares acclamés par la foule des crétins crédules.

[Pour calmer ces excités, on devrait peut-être en envoyer quelques-uns à Bagdad, Jay Leno en tête. Enchaînés sur un pont du Tigre pendant que les vaillants pilotes de l'US Air Force bombardent la ville, ces héros auraient enfin l'occasion de prouver leur courage. Le tout retransmis en prime time sur NBC, avec une petite pause publicitaire toutes les dix minutes pour leur permettre de changer de caleçon...]

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Quand il est question de la reconnaissance due par la France de 2003 à ses libérateurs de 1944*, on ne doit pas oublier trop vite les milliers de civils français morts dans les bombardements anglo-américains sans aucune utilité militaire, les villes détruites (Nantes, Brest, Caen, Lisieux, Le Havre, Saint-Malo...), le régime administratif quasi-colonial (dollar remplaçant le franc) prévu pour l'après-guerre et évité de justesse grâce à la tenacité des dirigeants de la France libre et à l'action de ses troupes...

Alors, reconnaissance envers les très nombreux soldats américains - souvent très jeunes - morts en Normandie et ailleurs : oui, sans réserve. Mais reconnaissance envers un état-major pour qui le sort de la population locale ne comptait guère plus que ne compte aujourd'hui le sort de la population afghane "libérée" : non, merci.

Et surtout, le fait que les Etats-Unis - par suite d'un heureux hasard - aient été conduits à pratiquer, dans les années 1941-1944, une politique globalement positive** tout à fait atypique, ne leur confère ni l'immunité perpétuelle pour tous les crimes commis par la suite, ni le droit d'exiger de leurs vassaux l'obéissance absolue jusqu'à la fin des temps.

* Pour évoquer les opérations du 6 juin 1944, les Américains ont toujours utilisé le terme invasion - exactement comme les Allemands. Le choix des mots est souvent révélateur.

** L'intervention US en Europe est souvent présentée aujourd'hui comme une "guerre antiraciste". Malheureusement, cet objectif était alors totalement étranger aux dirigeants américains. S'ils avaient voulu lutter contre le racisme, ils auraient pu commencer par le faire dans leur propre armée, où la ségrégation raciale était considérée comme une chose tout aussi naturelle que dans la vie civile.


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Les "connaissances historiques" de la plupart des Américains se limitent aux quelques clichés enseignés à l'école sur la Guerre d'Indépendance et la Guerre de Sécession, et à de vagues réminiscences d'une visite obligatoire au musée local de l'Holocauste. Pour beaucoup de gens, Auschwitz* se trouve en Allemagne, et ce sont les GIs qui ont libéré ce camp.

Cette ignorance n'est pas l'apanage du "peuple". Elle est aussi - et surtout - véhiculée par les "élites". Ainsi, au cours de la campagne électorale en vue des présidentielles de novembre 2000, le candidat démocrate Al Gore et son adjoint inaugurent, dans le Tennessee, un monument à la mémoire des soldats américains morts pendant la Deuxième Guerre mondiale. Hadassah Lieberman, la femme du candidat à la vice-présidence, pourtant la fille d'une rescapée d'Auschwitz, rend alors hommage aux "héros américains libérateurs de ce camp".   On savait que les survivants du génocide répugnaient à parler de ce qu'ils avaient vécu, mais là tout de même...

Ailleurs, le rabbin américain Gregory Marx, un fanatique de la politique de Sharon, n'hésite pas à énoncer la même contre-vérité : "I remember reading about an American soldier who liberated Auschwitz".   Autre exemple, incroyable mais vrai, illustrant la "formation pédagogique" dispensée par l'Université de Cedarville, Ohio:  Liberation Day,  ou comment mon grand-oncle Elmer Lancaster libéra le camp d'Auschwitz après avoir combattu sur le front en Allemagne.**

Et dire que ce sont ces gens-là qui accusent les autres de révisionnisme et de négationnisme...

* Pour mémoire, Auschwitz (Oswiecim) se trouve en Pologne, au sud de Katowice. Le camp fut libéré par les Soviétiques en janvier 1945. Au même moment, l'armée américaine s'efforçait de briser la contre-offensive allemande dans les Ardennes.

** Quelques années plus tard, Barack Obama reprend à son compte la légende de Tonton Elmer (bien qu'il n'ait jamais eu d'oncle dans l'armée américaine). "Mon oncle a été un des premiers soldats américains à libérer Auschwitz... et ce qu'il a vu là-bas l'a tellement choqué que, une fois rentré chez lui, il s'est enfermé dans son grenier et n'en est ressorti qu'au bout de six mois." (lien vidéo - autre lien)



L'Américain moyen est gavé de on-dit, d'inexactitudes et de mensonges. Il vous dira que "tous les Français sont pour Vichy", mais si vous lui demandez des précisions, il s'excusera d'avoir oublié qui au juste est ce fameux Vichy - sûrement un sale type du genre Saddam ou Ben Laden.

Pauvre Amérique...



Guy Môquet


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