Le massacre final

Michel Collon    01/01/1992

source : Attention Médias!


Ils se rendent... Tirez!

«A un moment donné, nous avons reçu l'ordre d'ouvrir le feu sur un groupe de soldats irakiens sans défense. Ils avaient déjà jeté leurs armes, montré qu'ils se rendaient et venaient vers nous les deux bras en l'air. «Tirez!» commanda l'officier. D'abord, je ne pouvais enclencher le chargeur. Ils étaient misérables, et nous armés jusqu'aux dents. Mais l'ordre fut répété, et finalement j'ai tiré mon premier coup. Après le premier tir, libérateur, les autres sont sortis tout seuls de mon fusil. J'étais comme saoul. Finalement, je ne pouvais plus m'arrêter. Nous avons descendu des centaines, peut-être des milliers d'Irakiens.»

Ce témoignage d'un soldat américain a été recueilli par Mike Ehrlich, collaborateur du Military Counselling Network, une organisation d'aide pratique, médicale et psychologique aux soldats américains, établie en Allemagne. Il n'a pas été confirmé par d'autres sources. Ehrlich affirme que d'autres soldats US lui ont fait de semblables récits. Il ne peut citer leurs noms: «L'armée américaine interdit aux soldats d'ouvrir la bouche en ce qui concerne les faits de guerre, sous peine de graves sanctions. Ils ne peuvent rien dire, même à leur femme.»

Le témoignage ci-dessus a été diffusé par conférence et communiqué de presse à Bruxelles, le 22 mars 91. Le Soir et Le Monde ont refusé d'y faire écho, de même que le reste de la grande presse francophone. Par contre, le quotidien flamand De Morgen y a consacré un important article, le lendemain.

Les 25 et 26 février, quelque 2 000 véhicules sont bombardés par les alliés sur la route menant de Koweït-City à Bassorah. Films et photos ne nous montreront que des carcasses métalliques. Pas de cadavres. Les descriptions seront brèves et sobres.

Ne pas gâcher l'euphorie de la victoire? Quelques témoignages, pourtant, font apparaître la phase finale de la guerre comme une épouvantable boucherie, violant les conventions internationales...

L'enfer

«Alors que nous roulions lentement entre les carcasses, nos véhicules pataugeaient dans de larges mares d'eau sanglante», témoigne un reporter.(1)

«Pour s'enfuir, ils avaient tout emmené, nous disaient les officiers saoudiens: ambulances, voitures privées, camionnettes de livraison, il y avait même là des voitures de police. J'ai demandé: «Mais comment pouvez-vous être sûrs que c'étaient des soldats?» Car cela pouvait tout aussi bien être des civils: ces civils irakiens qui vivaient au Koweït, ou des otages koweïtiens. Ils levaient seulement les épaules. C'est le genre de question auxquelles sans doute vous ne recevrez jamais de réponse.» Voilà ce qu'a confié à un chercheur le reporter suédois Ingmari Froman .(2)

«A en juger par les réverbères intacts et les carcasses tordues par la chaleur et entassées l'une sur l'autre, les alliés doivent avoir combiné des armes explosives essence-air et des bombes à fragmentation. ( ... ) «Cela doit avoir été ce qu'on peut imaginer de plus semblable à l'enfer», a dit le commandant Gareth Derrick, de la British Navy, un des premiers officiers alliés présents sur les lieux. Dans l'euphorie de la victoire, le Pentagone a passé sous silence le fait que des civils innocents ont été tués dans la nuit du 25 au 26 février. Mal à l'aise, la presse occidentale et la télévision ont également minimisé l'affaire. ( ... ) Bien des otages emmenés du Koweït les 21 et 22 février sont revenus depuis au pays, mais l'espoir que des autobus entiers d'otages toujours disparus aient été épargnés par les alliés, semble illusoire. Sur un kilomètre et demi seulement, j'ai compté plus d'une douzaine d'ambulances et d'autres véhicules marqués du signe du Croissant-Rouge. La convention de Genève de 1949 - sans parler des propres règlements du Pentagone - garantit à ces ambulances une protection absolue. Même si les Irakiens en retraite ont employé abusivement des véhicules médicaux, comme il est probable, les alliés avaient néanmoins l'obligation de distinguer les cibles et de choisir leurs armes en conséquence. »(3)

«Les véhicules irakiens, dont certains arboraient des drapeaux blancs, ont subi un déluge de bombes anti- personnel.» «C'était, comme tirer sur un poisson dans un tonneau», déclara un pilote américain. «Sur chaque pont, l'équipage du porte-avions rechargeait à un rythme forcené de nouvelles bombes pour un nouveau matraquages.»(4)

Très discrète, la presse occidentale sur cette épouvantable boucherie. Elle a continué à parler de guerre «terrestre» pour désigner un simple «tir aux pipes» sans aucun risque pour l'aviation alliée. Des soldats irakiens décimés sans avoir même eu le temps de voir qui les frappait... Des dizaines de milliers de soldats abattus alors qu'ils étaient en train d'évacuer le Koweït, soit exactement ce qu'on leur demandait de faire depuis des mois! Mais quand George Bush déclara: «Les forces US n'attaqueront pas de soldats désarmés en retraite, »(5) aucun média ne le traita de menteur.

Quelles images nous montrait-on inlassablement à ce moment? Des prisonniers irakiens se rendant «en masse», recevant des rations de nourriture et baisant les pieds de leurs «libérateurs». Un peu plus loin, des centaines des soldats irakiens en train de se rendre avaient été abattus. Les images de guerre sont des images de propagande, soigneusement sélectionnées, voire mises en scène

Enterrés vivants...

Combien?

Le nombre des victimes américaines est précis: 124. Par contre, on ne connaîtra sans doute jamais le nombre des victimes irakiennes, même approximativement. Le chiffre le plus souvent cité (100 000) est déduit du nombre de soldats irakiens présents au Koweït. Or, celui-ci reste incertain.

Pourtant, la Convention de Genève impose l'obligation humanitaire de communiquer le nombre de victimes (et aussi de leur donner une sépulture décente, selon leurs croyances ... ). Les Etats-Unis ont violé ces obligations. Pourtant, ces mêmes Etats-Unis réclament toujours, campagne de presse à l'appui, que le Viêt-nam leur communique de telles données. L'organisation humanitaire Middle East Watch affirme que ce silence occidental dans le Golfe est «délibéré: les alliés possédaient la technologie nécessaire pour estimer les pertes, et ils l'ont utilisée quand ils le souhaitaient».

The Independent on Sunday, 17 11.91.

D'autres soldats irakiens étaient enterrés vivants dans les sables du désert, sur une centaine de kilomètres de tranchées. On l'ignorera jusqu'aux révélations du New York Newsday, le 12 septembre 91. Même alors, les médias maintiendront une discrétion complice. Tout scandale n'étant pas bon à publier, la presse à sensation ignorera l'affaire. Dans la presse sérieuse, elle sera traitée loin des premières pages, en de brefs articles aux termes sobres: «l'armée américaine défend ses choix», «tactique moins meurtrière pour leurs troupes».

Dans son unique article sur le sujet, Le Soir consacrera 57 lignes aux justifications des militaires US et ... 4 lignes aux dénonciations du New York Newsday. Aucun avis «dissident» ne sera cité. Le désamorçage maximum. Pas un mot sur le fait que l'opération était contraire aux «codes de conduite en période de guerre» du Pentagone lui-même, ni sur le fait qu'elle avait été cachée dans le rapport sur la guerre présenté par le Pentagone au Congrès et au Sénat.

Tirer «comme sur un poisson dans un tonneau» en direction de camionnettes, d'ambulances et d'autobus en fuite, enterrer vivants des milliers de soldats irakiens dans les sables du désert, sans parler du fait de priver les enfants irakiens de lait en poudre, de nourriture et de médicaments, tout cela méritait-il vraiment une avalanche de médailles et d'indécentes parades de victoire dans les rues de New York? Aucun média ne posa cette question.

1. Newsweek, 11.3.91. Mais ce détail est enfoui dans un article consacré à la «bravoure» des soldats US.

2. Stig Norhstedt, «The Gulf war news reporting as seen by some non-pool joumalists», communication au colloque d'Amman, op. cit. Enquête personnelle auprès des six journalistes suédois envoyés dans le Golfe.

3. Andrew V. Thitley, New York Book Review, 30 Mai 91.

4. Knut Royce et Timothy Phelps, «One-sided carnage», New York Newsday, 1.4.91.

5. Cité dans Le Monde, 28.2.91.