NOUS VOULONS TOUT

par Michael Parenti
- politologue américain -



Source : http://www.jungewelt.de/2007/10-01/019.php
("Wir wollen alles" - article du quotidien allemand junge Welt - 1.10.2007)



Pendant des années, les élites politiques et économiques des Etats-Unis ont dû mener contre les pays communistes un combat mortel pour gagner la confiance du peuple, tant aux USA qu'à l'étranger. L'incontournable concurrence d'un système économique alternatif contraignait les dirigeants occidentaux à une grande retenue dans leurs rapports avec la population laborieuse. En fait, ils ne ménageaient aucun effort pour prouver que le capitalisme offrait aux travailleurs de bien meilleures conditions de vie. C'est ainsi que s'établit un "compromis historique", un "modus vivendi". L'argument standard consistait à dire que l'ouvrier américain jouissait d'un pouvoir d'achat plus élevé que son homologue des régimes communistes. Statistiques à l'appui, on démontrait que l'ouvrier soviétique devait travailler tant et tant d'heures de plus que son collègue américain avant de pouvoir se payer tel ou tel bien de consommation. En revanche, les statistiques faisaient totalement défaut en matière de soins de santé, de loyers, d'éducation, de transports et d'autres services très onéreux aux USA mais fortement subventionnés dans les pays communistes.

La crainte du communisme a stimulé la lutte pour les droits civiques. Comme nous étions, paraît-il, en compétition avec Moscou pour gagner les coeurs et les esprits des populations "non-blanches" d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine, il devint nécessaire de se débarrasser, chez nous, de la mentalité post-esclavagiste du Sud et de concéder l'égalité des droits à nos concitoyens de couleur. Bien des arguments avancés contre la ségrégation raciale relevaient en fait de cette rhétorique opportuniste : nous ne faisons pas ça pour l'égalité des races ou pour un quelconque idéal de justice, mais pour améliorer l'image des Etats-Unis dans le cadre de la guerre froide.

La victoire contre le communisme en URSS et en Europe de l'Est a suscité une vague de joie dans les milieux dirigeants des Etats-Unis et d'Europe occidentale. A l'exception de quelques poches de résistance comme Cuba et la Corée du Nord, le capitalisme des transnationales dominait désormais toute la planète. Pourtant on ne tarda pas à enregistrer des signes d'impatience dans le camp conservateur. Si la libre écononomie de marché a remplacé le socialisme dirigiste partout dans le monde, qu'est-ce qu'on attend pour faire de même aux Etats-Unis ? Pourquoi faudrait-il tolérer plus longtemps chez nous tous ces règlements collectivistes et tous ces services accaparés par l'Etat ?

En 1992, il était devenu clair pour beaucoup de conservateurs qu'il était temps de se libérer de ce corset et de rejeter le fardeau sur les travailleurs. La lutte concurrentielle pour les coeurs et les esprits était bel et bien terminée. Plus d'alternative pour les masses laborieuses. En tant que seul survivant de la lutte des systèmes, le grand capital était désormais en mesure de tout "réformer" à son goût - sur son propre terrain comme à l'étranger. Il n'y avait plus aucune raison de faire preuve d'indulgence ou de ménagement envers qui que ce soit - peu importe qu'il s'agisse d'ouvriers, d'employés ou de cadres moyens.

Tout au long de son histoire, la classe dominante n'a rêvé que d'une chose : avoir tout - les meilleures terres, les forêts, le gibier, le bétail, les récoltes, les matières premières et les métaux précieux ; la fortune, les richesses et les gros revenus ; les installations industrielles, les technologies et la très lucrative propriété intellectuelle ; les postes-clés de l'Etat et des institutions majeures ; les aides et les subventions, les privilèges et les immunités ; la protection de la loi, mais sans aucune de ses contraintes ; les services, le confort, le luxe et les agréments de la société bourgeoise, mais sans ses taxes, ses impôts et ses charges...  Les classes dominantes n'ont jamais voulu qu'une chose : profiter de tous les avantages sans subir aucun des inconvénients. Leur devise a toujours été : nous avons beaucoup ; nous pourrions avoir davantage ; nous voulons tout.

Après l'élimination du communisme, les cercles politico-économiques qui dominent le pays se sont sentis libérés de toute obligation vis-à-vis des classes laborieuses : plus de "compromis historique" à respecter, plus de "modus vivendi". Au lieu de se soucier des risques de chômage, comme c'était le cas pendant la guerre froide, les élites des grandes entreprises s'efforcèrent au contraire de générer un taux de chômage suffisamment élevé pour affaiblir les syndicats et paralyser les travailleurs, et pour obtenir une croissance économique sans inflation. Croissance économique sans inflation, c'est une bonne chose, en principe. Mais entre-temps nous voyons bien que ce que j'avais appelé, en 1991, la "tiers-mondisation" des USA, c'est-à-dire le déclassement économique et social d'une couche de population jusqu'alors relativement aisée, devient peu à peu réalité. Pour le patronat, il n'y a aucune raison pour que des millions de travailleurs soient encore en mesure de jouir d'un niveau de vie proche de celui des classes moyennes, avec maison, revenus excédentaires et emploi sûr pour la vie. Il n'y a aucune raison non plus pour que tant de gens fassent partie de ces classes moyennes, comme c'est encore le cas aujourd'hui.

Conformément à la volonté des possédants, le peuple doit réduire ses espérances, travailler plus dur et se contenter de moins. Car - attention - si on lui en donnait plus, le peuple en voudrait encore davantage, et avant que nous ayons eu le temps de nous retourner, ce serait l'Etat providence - ou pire encore. C'est pour cela qu'il est préférable d'avoir une population pauvre, affamée et se tuant au travail. Il est grand temps d'effacer toutes les conquêtes sociales du 20ème siècle et de revenir aux standards du 19ème. Comme dans le tiers-monde, il nous faut une société où la plèbe travailleuse inorganisée trime pour assurer sa subsistance, où une armée de chômeurs et de miséreux contribue à faire baisser les salaires et fournit un exutoire à des frustrés à peine mieux lotis, où la classe moyenne en perte de vitesse se cramponne à ce qui lui reste, et où une minuscule couche de privilégiés, riches et arrogants, possède tout et peut tout se permettre.

Tous les moyens sont bons pour y parvenir. On opère des coupes sombres pour réduire ces services "de luxe" que sont l'enseignement public, les soins médicaux abordables, les bibliothèques publiques, les transports en commun et bien d'autres activités similaires financées par l'Etat, afin que le peuple prenne enfin ses responsabilités et renonce à l'assistanat. Il est temps d'abroger les dispositions légales qui handicapent l'économie. Il est temps de supprimer l'impôt sur le capital, le salaire minimum, la sécurité du travail, la protection du consommateur et de l'environnement. Il est temps de dissoudre les syndicats. Tout cela freine le profit. Chaque dollar qui alimente le secteur public est un dollar de moins pour le secteur privé. Or la classe privilégiée veut tout, absolument tout. Fini le capitalisme à visage humain, voici le capitalisme coup-de-poing, le capitalisme que l'on prend en pleine figure.

Alors que la chute des régimes d'Europe de l'Est et des partis communistes occidentaux a été fêtée par certains comme la fin de l'histoire et la fin de la lutte des classes, cette lutte des classes, menée d'en haut par le grand capital, est en fait plus brutale que jamais.

Le recul dans les pays industrialisés s'est accompagné d'un effondrement économique dans la plupart des nations du tiers-monde, effondrement dû lui aussi à la chute du communisme. Pendant la guerre froide, les politiciens américains s'efforçaient de limiter les progrès de ce dernier en assurant la croissance économique et la stabilité des régimes anticommunistes. Mais l'évolution dans le tiers-monde ne tarda pas à menacer les profits des groupes US. Vers la fin des années 1970, les gouvernements du Brésil, du Mexique, de Taïwan, de la Corée du Sud et de quelques autres pays prirent des mesures pour mettre leurs industries-clés à l'abri des investissements nord-américains. Parallèlement, les exportations de ces pays vers les marchés mondiaux et même vers les Etats-Unis devinrent une concurrence sérieuse pour les entreprises américaines. Un nombre croissant de politiciens des pays du tiers-monde se mit à revendiquer une action plus efficace dans le but de contrôler et de protéger les ressources locales, les richesses du sous-sol, les fonds marins, l'espace aérien, les systèmes de communication et d'information.

Dans les années 1980, les milieux dirigeants US abandonnèrent donc l'idée qu'un tiers-monde prospère et indépendant pouvait servir les intérêts du capitalisme américain. Et avec la disparition de la concurrence des pays communistes, vers lesquels le tiers-monde ne pouvait plus désormais se tourner pour faire pression sur l'Ouest, les Etats-Unis n'eurent plus aucun scrupule à stopper totalement le développement des pays pauvres. Une des armes utilisées pour y parvenir fut la dette. Les Etats du tiers-monde doivent en effet des montants considérables aux pays occidentaux. Pour pouvoir y faire face et obtenir de nouveaux crédits de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International (FMI), deux institutions dominées par les USA, les gouvernements des pays endettés durent soumettre leurs pays à des "programmes d'ajustement structurel" impliquant des coupes draconiennes dans le secteur social, des réductions de salaires, la suppression du contrôle des importations, la levée des restrictions en matière d'investissements étrangers et la privatisation des entreprises publiques.

De telles mesures ont paraît-il pour but de freiner l'inflation, de stimuler les exportations et de renforcer la politique financière du pays endetté. En consommant moins et en produisant davantage, les débiteurs seraient mieux à même de rembourser leurs dettes. En fait, les restructurations profitent avant tout aux groupes transnationaux, puisqu'elles leur permettent de faire pression sur les salaires, d'accentuer le degré d'exploitation du travail et de faire grimper le taux de profit. Pour l'économie locale et pour la population, les effets sont désastreux. On assiste à une désindustrialisation massive dans les pays du tiers-monde. Les entreprises publiques en font les frais ou sont bradées à des "investisseurs" privés qui les démantèlent pour en tirer le plus grand profit possible. Les petits exploitants agricoles locaux perdent la protection douanière et les subventions qui étaient essentielles à leur survie. Le chômage et la misère augmentent, de même que la faim, la sous-alimentation et toutes les maladies et épidémies qui en découlent.

Avec le temps, des pays du tiers-monde dits "émergents", comme les Philippines, le Brésil et le Mexique, s'enfoncent en fait toujours plus dans la pauvreté totale, rejoignant les pays du quart-monde comme Haïti ou le Congo... A cela vient s'ajouter le fait que les nations industrialisées ont considérablement réduit l'aide non-militaire aux pays pauvres, entraînant des coupes dans les programmes d'éducation, de protection de l'environnement, de santé et de planning familial.

Les pays qui tentent malgré tout de sauvegarder leurs ressources, de développer leur économie ou de relever les salaires minimums, ont tôt fait de constater que l'accord GATT réduit leurs efforts à néant, tandis que les décisions de plus en plus radicales de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) permettent aux transnationales de violer la souveraineté des Etats sur des points essentiels. Non seulement les économies des pays du tiers-monde sont livrées aux géants de la mondialisation, mais les gouvernements eux-mêmes sont affaiblis et marginalisés. De ce fait, toutes les tentatives de ces gouvernements pour préserver ou rétablir des barrières douanières, un système public de sécurité sociale et de santé ou une législation protégeant les consommateurs et l'environnement, sont systématiquement rejetées par l'OMC comme "atteinte à la liberté du commerce", "concurrence déloyale", "gaspillage délibéré des ressources du marché", etc.

Certains gouvernements pourtant "réformateurs" n'ont pas seulement été attaqués économiquement mais aussi militairement - on l'a vu plus d'une fois au cours de ces dix dernières années. Parfois, les pays en question ont été morcelés (Yougoslavie) ou annexés (Sud-Yémen). En Yougoslavie, la guerre et la sécession ont donné naissance à une ribambelle de mini-Etats orientés à droite et soumis aux volontés du capital étranger.

L'anéantissement de l'Union soviétique a permis à l'unique superpuissance survivante de réaliser ses projets en toute liberté en remplaçant la diplomatie par la force et l'intimidation. Les troupes américaines se sont déployées dans le monde entier ; les USA disposent de 350 grandes bases réparties sur tous les continents ; leur flotte nucléaire est présente sur toutes les mers et dans les ports de douzaines de pays - le tout au nom de la paix, de la démocratie, de la sécurité nationale et de l'action humanitaire. De plus, les Etats-Unis se réservent le droit de lancer une "guerre préventive" contre tout Etat dont ils n'approuvent pas la politique. L'absence totale d'adversaire en mesure de s'opposer à la violence militaire américaine ouvre des possibilités sans précédent. Et tout sera entrepris pour empêcher qu'un ennemi potentiel puisse rattraper un jour les USA dans ce domaine.

Bref, comme l'a fait remarquer David North (World Socialist Web Site - WSWS), il existe un lien absolument clair et indéniable entre l'effondrement de l'URSS et la brutale arrogance avec laquelle les Etats-Unis poursuivent la réalisation de leur programme. Les décideurs américains savent que pour la plupart des pays, la voie du développement passe par le nationalisme économique, un nationalisme que le nouvel ordre mondial* ne saurait tolérer plus longtemps. Toutes les nations de la planète sont désormais confrontées à grande échelle à une stratégie mise en oeuvre par les élites politico-économiques des Etats-Unis. L'objectif est de créer un système dans lequel plus aucun pays ne pourra se soustraire au "marché libre" global, un système où l'obtention du profit maximum ne sera plus entravée par des considérations mesquines liées aux coûts humains ou à l'environnement, un système où l'accumulation et la croissance du capital financier international, et en particulier du capital américain, pourront se poursuivre en toute sécurité.

* [Une notion chère à Sarkozy]

En attendant, bon nombre d'intellectuels de gauche aux Etats-Unis [et ailleurs], en sont encore à combattre le spectre de Staline et du "socialisme réel". Ils continuent de s'abreuver d'histoires d'épouvante sur l'ère communiste et d'affronter d'imaginaires hordes de "doctrinaires" marxistes. Ils passent leur temps à donner à la presse bourgeoise des gages de leur anticommunisme et des preuves de leur fiabilité. Comme ils ne font rien d'autre, ils ont complètement perdu de vue que, depuis la disparition du communisme, le centre de gravité de l'univers politique s'est dangereusement déplacé vers la droite.

D'autres gens de gauche - et c'est heureux - préfèrent se concentrer sur les menaces concrètes et réelles auxquelles nous devons faire face, sur les innombrables injustices et violations de droits qui nous frappent chaque jour, et sur la meilleure manière de s'opposer à ce fléau. De plus en plus de gens comprennent que le règne sans partage de l'impérialisme (en particulier celui des élites américaines) constitue la plus monstrueuse escroquerie de l'histoire, et que les conditions précaires auxquelles nous sommes confrontés ne sont pas le fruit du hasard mais le résultat d'une course au profit voulue et concertée, où la richesse et le pouvoir absolu des uns engendre la misère et l'impuissance des autres.


[Traduction : JD]



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