Falk Richter

LA GUERRE PERMANENTE



(un entretien publié le 10 avril 2003 dans le magazine berlinois tip)



[Falk Richter, dramaturge et metteur en scène allemand, né en 1969, est l'auteur de plusieurs pièces de théâtre. L'une d'elle, Dieu est un DJ, a été présentée au Festival d'Avignon en 2002. Les deux oeuvres les plus récentes de Falk Richter sont d'une très grande actualité : dans Peace, il décrit la propagande médiatique qui accompagne la guerre américaine ; dans Sept Secondes (In God We Trust), il dissèque le scénario du conflit permanent imaginé par la junte Bush.]



Dans Peace, vous montrez comment une agence publicitaire branchée commercialise la guerre. Que pensez-vous des images que nous voyons actuellement ?

Les embedded journalists style CNN sonnent le glas de la liberté de la presse. Que voit-on ? Des tanks ensablés dans le désert, des hommes - jeunes, bien entendu - qui trouvent la guerre excitante, qui sont heureux d'être de la partie, en première ligne avec les combattants. Les USA confondent guerre et spectacle. Les troupes américaines ont maltraité des journalistes portugais et les ont expulsés d'Irak parce qu'ils avaient informé sur les victimes civiles. Nous avons affaire à une mise en scène pop : le Pentagone produit des images propres, sans une goutte de sang ; il nous vend la guerre comme un événement sportif palpitant, comme une expérience unique, faite pour des hommes coriaces, en quête d'aventure et prêts à aller jusqu'au bout pour défendre une cause juste. En quoi un spot publicitaire pour une voiture de sport se distingue-t-il de cette bande-annonce pour film de guerre ? On y voit partout des héros très cool, qui s'élancent au coeur de la nuit pour de nouvelles aventures...

Quels sont les plans à long terme de l'administration Bush ? Quelles crises internes la propagande s'efforce-t-elle de dissimuler ? Pourquoi le régime limite-t-il les libertés civiques dans son propre pays ? Pourquoi viole-t-il le droit international et pourquoi passe-t-il sous silence que le peuple irakien ne veut pas de cette "libération" ? Toutes ces questions, autrement plus importantes, sont tout simplement éludées ; elles ne trouvent pas place dans la présentation de la guerre comme passionnante aventure high-tech.

Les bushistes ont à présent le contrôle de toutes les chaînes internationales de télévision. Peu importe, par conséquent, que le monde entier soit contre la guerre. L'administration américaine, à l'aide de "preuves" qui ne tiennent pas debout, a construit un lien entre Saddam et Ben Laden. Chacun sait bien que tout cela repose sur des mensonges. Et pourtant, ces mensonges continuent d'être diffusés en boucle sur CNN et N-TV [l'équivalent allemand de LCI], et Angela Merkel [numéro un de l'opposition CDU] ne cesse de les répéter. On réalise maintenant à quel point la démocratie est fragile face à un groupe oligarchique comme celui qui entoure Bush.


Vous avez écrit une nouvelle pièce : Sept Secondes (In God We Trust). Il y est notamment question de cette iconographie pop dont vous parliez à l'instant, et de scènes qui se déroulent sur un porte-avions américain. De quoi s'agit-il au juste ?

Sept Secondes (In God We Trust) est joué actuellement, où va l'être très bientôt, à Francfort, Bochum, Hanovre, Zurich, Göttingen et Hambourg. Le personnage principal est un pilote stationné sur un porte-avions qui participe à cette guerre permanente "pour la paix". L'homme a complètement perdu de vue contre qui il effectue ses sorties continuelles. Il ne sait rien des pays attaqués ; on lui a dit que sa mission consistait à défendre la patrie (homeland) contre de nouvelles menaces. Il fait la guerre contre des dictateurs aux noms imprononçables et bombarde des pays dont il n'a jamais entendu parler. Et il est profondément croyant...  Il est comme la vedette d'un feuilleton télévisé ; le compte rendu des opérations devient un soap opera diffusé quotidiennement.

Et tout à coup, nous nous retrouvons devant un tribunal fictif, une Cour internationale de Justice que l'administration Bush boycotte, évidemment. Le soldat doit répondre des nombreux crimes qu'il a commis contre les populations civiles. On constate alors qu'il n'a pas la moindre idée des effets produits par ses bombardements. C'est une constante de l'histoire américaine : on dénie à d'autres peuples le droit à l'existence. Les premiers colons, les pionniers pensaient vraiment que le pays qu'ils occupaient était vide. Ces derniers temps, on a souvent entendu parler de no man's land à propos de l'Irak. Dans l'esprit de la plupart des Américains, c'est un pays qui n'appartient à personne, qui attend d'être occupé ou, pour employer le jargon de CNN, d'être "libéré". Nous avons là une définition absolument perverse du concept de liberté.

La propagande de Bush épouse la dramaturgie d'un soap opera : vous avez d'un côté les Bons, qui ont toujours été bons et qui le resteront toujours ; et de l'autre les Méchants, qui sont foncièrement méchants. Le tout assorti d'une ignorance extrême des faits historiques.


La dramaturgie soap est sans surprise. Elle ne connaît que des vainqueurs et des perdants. Cela explique peut-être que CNN et Fox se demandent avant tout si les Américains vont réussir à conquérir Bagdad, et quand cela se produira. Le fait que cette victoire va poser de nouveaux problèmes, depuis les soulèvements éventuels jusqu'à la déstabilisation des pays voisins, en passant par l'occupation de l'Irak détruit, tout cela n'est pratiquement pas mentionné.

La dramaturgie soap implique que tous les problèmes trouvent leur solution dans un laps de temps très court. Aucun problème n'est remis à plus tard. Quand une solution se présente, elle ne débouche jamais sur une nouvelle crise. Les perdants disparaissent tout simplement. Cela correspond à l'idéal de l'administration Bush, du moins c'est ce que suggère la propagande de guerre.


Un soap opera a tendance à se prolonger à l'infini. Croyez-vous que la guerre est en passe de devenir un instrument permanent de la politique américaine ?

Les objectifs de cette guerre sont tellement vagues qu'on invoquera toujours un nouveau motif. La guerre contre l'Irak n'est qu'un nouvel épisode de la guerre sans fin qu'on nous promet sous le nom de "guerre contre le terrorisme". L'action de ma nouvelle pièce se déroule dans le futur, disons dans une bonne dizaine d'années. Depuis leur bastion, les puissants dirigent la guerre sans éprouver le moindre sentiment de culpabilité. Ils ne comprennent absolument pas pour quelle raison quelqu'un pourrait leur en vouloir.

La guerre n'en finit plus, elle est devenue permanente. Chaque fois qu'un pays vient d'être vaincu, un groupe terroriste fait son apparition ailleurs. Les frontières ne cessent d'être remises en cause, les alliances sont changeantes, les alliés d'hier deviennent les ennemis de demain. Au coeur même du homeland règne la paranoïa. Personne ne sait qui sont les terroristes, mais pour la propagande, il est clair qu'ils incarnent le Mal.

Le fait qu'on dispose de toutes ces armes modernes entraîne fatalement qu'on est amené à s'en servir un jour ou l'autre. Quand d'immenses contingents de troupes sont envoyés quelque part, ils finissent bien par passer à l'attaque. C'est d'ailleurs ce qu'on a souvent entendu ces derniers temps : les Américains ne peuvent plus reculer, sinon ils perdraient la face - comme s'ils avaient encore quelque chose à perdre de ce côté-là...

Nous avons affaire à un méta-système devenu incontrôlable, dans lequel se trouvent mêlés intérêts économiques, guerre et images médiatisées. Les images ont pour fonction de nous faire croire que la guerre est nécessaire et inéluctable. Ce qui importe à présent, à mon avis, c'est de comprendre que ces prétendues menaces ne sont que de la propagande.


Vous parlez de propagande et de prétendues menaces. Mais l'attentat contre le World Trade Center a bien eu lieu, quand même. Ou alors, pensez-vous qu'il s'agit d'une mise en scène de la CIA ?

Compte tenu de l'absence de preuves et du flou extrême qui entoure les attentats, il faut tout simplement admettre que n'importe quelle version des événements, y compris la version officielle, relève de la théorie de la conspiration. Mais plus que le fait de savoir qui a manipulé les terroristes, ce qui importe avant tout, c'est de montrer comment l'administration Bush a utilisé le 11 septembre pour justifier les violations du droit international, les crimes de masse et l'abolition de droits démocratiques à l'intérieur même des Etats-Unis.

Le 11 septembre ne légitime ni la guerre contre l'Irak, ni aucune des autres guerres annoncées dès à présent. La mise en scène de prétendues menaces a pour but de faire accepter une guerre sans fin. On a vu des avions de reconnaissance tourner pendant des jours et des jours au-dessus de Washington. Dans toute l'Amérique, on a poussé les gens à stocker des vivres. Dans l'Utah, des ménagères hystériques se sont mises à calfeutrer portes et fenêtres pour le cas où Saddam lancerait une attaque aux gaz de combat. L'administration Bush brandit sans cesse le spectre du danger terroriste et exploite la peur du public. En même temps, elle suggère aux habitants qu'un Etat policier et une armée forte sont là pour assurer leur sécurité. La puissance de l'Etat, de l'Empire, est censée les protéger. En réalité, ces deux éléments - la prétendue menace et la prétendue sécurité - sont complètement fictifs. Le gouvernement Bush a besoin de la terreur.

Le terrorisme ne peut être vaincu militairement. Le régime Bush se réserve le droit d'attaquer n'importe qui, n'importe quand. Cette politique de guerre suscite la haine dans l'ensemble du monde arabe et stimule le terrorisme, ce qui permet à Bush (et permettra à ses successeurs) de faire de nouvelles guerres. Cette politique agressive s'exerce à la fois à l'extérieur des USA et à l'intérieur. La manière dont on limite présentement les droits démocratiques aux Etats-Unis est proprement criminelle ; les USA ne sont plus le pays démocratique qu'ils étaient ; l'oligarchie est en train d'y anéantir la démocratie. Il y a eu un moment plus destructif encore que le 11 septembre : c'est celui où Bush est arrivé au gouvernement en manipulant les élections.

Dans ma pièce, donc dans environ dix ou quinze ans, le nouveau président est le fils du président actuel - c'est la dynastie Bush. Il existe toujours des débats télévisés et des shows politiques, mais les résultats sont manipulés de manière si sophistiquée, que c'est toujours le même clan qui reste au pouvoir.

La politique de Bush, Wolfowitz et Rumsfeld est de toute évidence si criminelle que j'ai bon espoir que la résistance ira en s'amplifiant et que le régime finira par être renversé. C'est ce qui pourrait arriver de mieux à tous les habitants de cette planète qui ne siègent pas dans les conseils d'administration des trusts américains du pétrole ou de l'armement.



[Traduction : JD]


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