Hommage aux Rouges

par Stephen Gowans

- écrivain et journaliste canadien d'Ottawa -


19 octobre 2004

Source : http://www3.sympatico.ca/sr.gowans/reds.html
( site "What's Left ?" - ce qui signifie à la fois
"Qu'est-ce que la gauche ?"   et   "Que reste-t-il ?" )




"Le pire, dans le communisme, c'est ce qui vient après..."
(Adam Michnik, un des fondateurs - au début des années 1980 - du syndicat polonais Solidarność)




Au cours de ses sept décennies d'existence, et en dépit de tout le temps perdu en préparatifs de guerre, en combats et en reconstruction, l'Union soviétique est parvenue à réaliser un des plus grands projets de l'histoire humaine : mettre en place une grande société industrielle débarrassée de la plupart des inégalités qui caractérisaient et caractérisent encore, en matière de richesses, de revenus, d'éducation et de chances, tout ce que le monde a connu avant, pendant et après ; une société dans laquelle les soins de santé et l'enseignement - y compris l'enseignement supérieur - étaient gratuits (et où les étudiants touchaient une bourse leur permettant de vivre) ; où les loyers, les services publics et les transports étaient subventionnés, de même que les livres, les périodiques et les spectacles culturels ; où l'inflation était inconnue, les retraites suffisantes, et où les crèches et les jardins d'enfants ne coûtaient rien. Dès 1933, alors que le monde capitaliste s'enfonçait profondément dans une crise économique dévastatrice, on proclama en URSS l'abolition du chômage, et ce fléau resta inconnu durant les cinquante-cinq années suivantes - jusqu'à ce que le socialisme lui-même soit aboli. Les communistes mirent en place une protection sociale plus efficace encore que celle de la social-démocratie scandinave, mais en utilisant des ressources bien moindres et en s'appuyant sur un niveau de développement nettement inférieur - et ce, malgré les efforts ininterrompus du monde capitaliste pour faire échouer l'expérience socialiste.

Le socialisme soviétique a constitué et constitue encore, pour l'humanité, un modèle de ce qui est possible en dehors des limites et des contradictions du capitalisme. Mais la fin des années 1980 a vu la contre-révolution submerger l'Europe de l'Est et Mikhaïl Gorbatchev démanteler les piliers du socialisme soviétique. Par naïveté, aveuglement ou stupidité, certains pensèrent que le projet de démolition de Gorbatchev ouvrirait la voie à une société de consommation prospère, dans laquelle les citoyens soviétiques, le compte en banque bien rempli grâce aux sommes gagnées dans les nouvelles activités de l'économie de marché, iraient dépenser leur argent dans les boutiques de luxe de centres commerciaux riches en couleurs et regorgeant de marchandises. D'autres virent s'ouvrir une ère démocratique nouvelle, avec une floraison de partis et l'extension des libertés civiques, le tout coexistant avec un secteur public puissant dans tous les domaines-clés de l'économie : un modèle plus proche des visions utopiques que de la dure réalité.

Bien sûr, aucune des grandes promesses de la contre-révolution n'a été tenue. Alors qu'en son temps, la disparition du socialisme en Union soviétique et en Europe de l'Est fut présentée - spécialement par les intellectuels de gauche aux USA - comme une grande victoire pour l'humanité, quinze ans après, il ne reste plus grand-chose à célébrer. Le démantèlement du socialisme a été une catastrophe pour le monde, une grande escroquerie qui n'a rien apporté de ce qui avait été promis et causé, de surcroît, des dommages irréparables tant aux anciens pays socialistes qu'au monde occidental. Des dizaines de millions de personnes sont maintenant condamnées à la pauvreté ; l'impérialisme a les mains libres partout ; à l'Ouest, salaires et avantages sociaux cèdent sous le poids d'une concurrence féroce déclenchée par une marée de chômeurs venus des pays de l'Est - pays où le chômage était autrefois considéré, à juste titre, comme une obscénité.

Innombrables sont ceux, en Russie, en Roumanie, en Allemagne de l'Est et ailleurs, qui se lamentent à propos de ce qui leur a été volé - volé en fait à l'humanité toute entière : "Nous vivions mieux sous le communisme. Nous avions du travail. Nous avions la sécurité."  Et avec la menace des délocalisations vers les pays d'Europe de l'Est, où le taux de chômage est élevé et les salaires bas, les travailleurs d'Europe occidentale sont contraints d'accepter un allongement du temps de travail accompagné d'une érosion des salaires et des acquis sociaux. Aujourd'hui, ces travailleurs mènent un combat d'arrière-garde, combat désespéré où les victoires sont rares et les défaites nombreuses. Eux aussi vivaient mieux autrefois.

Mais tout cela ne constitue qu'un aspect de la question. Car pour d'autres - investisseurs et grandes entreprises - qui ont trouvé de nouveaux débouchés et de nouvelles occasions de s'enrichir aux dépens d'une main-d'œuvre bon marché et soumise à une concurrence impitoyable, le renversement du socialisme a été une aubaine, un tournant digne d'être fêté. Il l'a été également pour les élites féodales et industrielles des anciens régimes pré-socialistes, qui ont pu récupérer leurs propriétés et leurs biens. Mais tous ces gens ne représentent qu'une infime minorité. Pourquoi devrions-nous, nous qui n'en faisons pas partie, fêter notre propre spoliation ?

Avant 1990, la plupart des habitants de la planète étaient plus ou moins protégés des vicissitudes du marché capitaliste mondial grâce à un système de planification centrale et de barrières douanières élevées. Mais depuis la chute du socialisme en Europe de l'Est et en URSS, et depuis que la Chine s'engage résolument dans la voie capitaliste, le réservoir de main-d'œuvre non protégée placé à la disposition des grandes entreprises transnationales s'est étendu de façon fulgurante. Aujourd'hui, les géants de la globalisation peuvent recourir, partout dans le monde, à une armée de réserve de plusieurs fois supérieure à celle qui existe aux Etats-Unis - et prête à vendre sa force de travail à n'importe quel prix. Il n'est pas nécessaire d'avoir le prix Nobel pour comprendre quelles implications en résultent pour les travailleurs américains et pour leurs collègues en Allemagne, en Grande-Bretagne et dans les autres pays occidentaux : une implacable concurrence de tous contre tous pour l'emploi. Avec, inévitablement, une chute des revenus, une protection sociale en baisse et un temps de travail plus long. Et comme il est prévisible, la diminution des coûts du travail signifie une montée en flèche des profits.

D'ores et déjà, la concurrence croissante pour l'emploi oblige les travaileurs d'Europe occidentale à des concessions. Les salariés de DaimlerChrysler, Thomas Cook et d'autres entreprises doivent travailler plus longtemps et, dans certains cas, pour un salaire moindre, afin d'empêcher que leurs emplois ne soient transferés vers la République Tchèque, la Slovaquie ou d'autres pays de l'Est - pays qui, lorsqu'ils étaient gouvernés par les Rouges, assuraient le plein emploi à leurs habitants. Faire travailler davantage pour moins d'argent est tout à fait du goût de la classe patronale, et c'est exactement ce que firent les fascistes allemands et italiens dans les années 30, pour le plus grand bien des capitalistes de leurs pays respectifs. Bien sûr, les méthodes étaient différentes, mais d'un autre côté, l'anticommunisme des partisans de Mussolini et de Hitler s'est avéré tout aussi utile pour atteindre les mêmes objectifs rétrogrades. Personne, parmi tous ceux qui sont contraints de se soumettre aux caprices du marché du travail - y compris les travailleurs des Etats-Unis -, ne devrait se réjouir de l'abolition du communisme.

Certains, parmi nous, n'ont peut-être pas conscience d'avoir été spoliés. Peut-être certains ne l'ont-ils pas été. Prenons par exemple l'historien américain "radical" Howard Zinn. Avec la plupart des autres intellectuels de gauche connus, il a célébré dans l'allégresse la chute du communisme [1]. J'ai moi-même, comme tout le monde, admiré les livres, les articles et l'action militante de Zinn, bien que j'en sois venu à considérer son ardeur anticommuniste comme quelque chose de typique de la gauche intellectuelle américaine. Sans aucun doute, dans un milieu si profondément hostile au communisme, il n'est guère surprenant que la présentation ostensible de gages d'anticommunisme fasse partie de la stratégie de survie de quiconque veut sauvegarder sa réputation et conserver le contact avec un vaste public violemment anticommuniste.

Mais il semble qu'il existe une autre raison à l'anticommunisme de ceux que leurs opinions politiques exposent à l'accusation d'indulgence envers le communisme, donc à la vindicte populaire. En tant que dissidents dans leur propre société, ils ont toujours eu tendance à s'identifier aux dissidents d'autres pays - et la propagande à la fois procapitaliste et antisocialiste de l'Occident élevait tout naturellement au rang de héros les dissidents des pays socialistes, en particulier ceux d'entre eux que le pouvoir d'Etat emprisonnait, muselait ou réprimait de quelqu'autre façon. Pour les intellectuels américains de gauche, une atteinte aux libertés civiques n'importe où dans le monde est ressentie comme une menace extrême, car ils réalisent quelles conséquences personnelles aurait pour eux une attaque similaire contre leurs propres libertés. En comparaison, les réalisations communistes, qui se sont soldées par un niveau de vie modeste pour tous dans le cadre de la sécurité économique, ces réalisations, bien qu'en principe plus ou moins reconnues comme telles, n'ont rien en soi pour aiguiser l'imagination d'une personne jouissant d'un revenu confortable, du respect de ses pairs et du soutien de nombreux adeptes qui ne manquent jamais de lire ses livres et d'écouter ses conférences. L'intellectuel américain de gauche n'est pas contraint de fouiller dans les dépotoirs à la recherche de débris de charbon, dans le but de réchauffer un peu une existence blême, misérable et sans perspective. D'autres doivent le faire.

Le jeune Karol (14 ans) et sa sœur Alina (12 ans) se rendent tous les jours à pied au dépôt d'ordures industrielles qui se trouve près de Świętochłowice, dans l'ancienne Pologne socialiste. Là-bas, avec leur père, ils s'efforcent de récupérer un peu de ferraille et des restes de charbon, afin de gagner quelques zlotys pour leur nourriture quotidienne. "La vie était meilleure sous le communisme", dit le père de Karol (49 ans), répétant une phrase que l'on entend sans cesse non seulement en Pologne, mais aussi d'un bout à l'autre de l'Europe de l'Est et de l'ex-Union soviétique. "J'ai travaillé 25 ans pour la même entreprise, et maintenant je ne peux plus trouver d'emploi, aucun emploi. Ils n'embauchent que des jeunes." [2]  Selon Gustav Molnar, un analyste politique du Laszlo Teleki Institute, "la réalité, c'est que lorsque les entreprises étrangères arrivent ici, elles ne recrutent que des moins de 30 ans. Ce qui signifie que la moitié de la population est hors-jeu." [3]  Voilà qui satisfait les entreprises étrangères - tout comme la chute du socialisme peut satisfaire des intellectuels bien nourris de Boston - mais pour les Polonais qui doivent remuer des montagnes de déchets industriels pour survivre, c'est une autre affaire. Sous le régime socialiste, "il y avait toujours du travail pour tout le monde." [4]  Et un toit, et des écoles et une médecine gratuites. Alors, pourquoi Howard Zinn est-il content que le communisme se soit effondré ?

Que la chute du communisme n'ait rien apporté de bon à la majorité est une chose qui crève les yeux. Plus d'une décennie après que la contre-révolution ait balayé l'Europe de l'Est, 17 pays anciennement socialistes sont infiniment plus pauvres qu'avant. La Russie est trois fois plus pauvre. Dans ce pays, trois millions d'enfants - un enfant sur dix - vivent comme des bêtes, mal nourris, vêtus de haillons et végétant, quand ils ont de la chance, dans un taudis sale et sordide. Rien qu'à Moscou, 30 à 50.000 enfants dorment dans la rue. L'espérance de vie, le niveau d'instruction, le taux d'alphabétisation et les revenus ne cessent de baisser. Un rapport de l'European Children's Trust de 2000 révèle de 40 % de la population des anciens pays socialistes - 160 millions de personnes - vivent dans la misère. La mortalité infantile et la tuberculose sont en augmentation, atteignant un niveau similaire à celui du tiers monde. Selon les Nations Unies, la situation est catastrophique. Et partout, c'est la même histoire. [5,6,7,8]

En Russie, le Kremlin a promulgué en 2001 un nouveau code du travail que les critiques ont dénoncé - à juste titre - comment étant digne de l'univers de Dickens. Dans le but de créer un climat favorable au développement des profits, on a ainsi supprimé les garanties syndicales de l'époque soviétique, raccourci la durée du congé de maternité, réduit le salaire minimum et rallongé la journée de travail à 12 heures "à titre volontaire". [9] "On vivait mieux sous les communistes", conclut Alexandre. "Maintenant, les magasins sont bien approvisionnés, mais tout est très cher". Victor, lui, regrette "la stabilité d'autrefois, où l'on pouvait se permettre d'aller chez le médecin, où l'enseignement supérieur et le logement étaient gratuits, où chacun pouvait compter sur une retraite confortable - toutes choses qui sont aujourd'hui hors de portée." [10]  Le fait qu'Alexandre et Victor ont à présent le droit de dénoncer le nouveau gouvernement en termes violents s'ils en ont envie, ne semble guère les consoler.

Ion Vancea, un Roumain qui s'efforce de joindre les deux bouts avec une retraite de misère de 40 dollars par mois (30 euros), déclare : "C'est vrai qu'avant, on ne pouvait pas acheter grand-chose, mais maintenant la vie est si chère qu'on ne peut même pas payer à la fois sa nourriture et sa note d'électricité."  Se faisant l'écho de ce que disent beaucoup de gens en Roumanie, Vancea ajoute : "On vivait dix fois mieux sous Ceauşescu" (le chef du parti communiste roumain). [11]

Tout près de là, en Bulgarie, 80 % de la population vit plus mal depuis que le pays s'est engagé dans la voie de l'économie de marché.  5 % seulement disent que leur niveau de vie s'est amélioré. [12]  Mimi Vitkova, qui a été ministre bulgare de la Santé pendant deux ans dans les années 90, résume ainsi la décennie qui a suivi le renversement du socialisme : "Nous n'avons jamais été un pays riche, mais lorsque nous avions le socialisme, nos enfants étaient en bonne santé et bien nourris. Ils étaient tous vaccinés. On s'occupait des retraités et des handicapés, et ils recevaient gratuitement tous les médicaments dont ils avaient besoin. Nos hôpitaux aussi étaient gratuits."  Mais les choses ont bien changé, dit-elle : "Aujourd'hui, si quelqu'un n'a pas d'argent, il n'a pas le droit de se faire soigner. Et la plupart des gens n'ont pas d'argent. On a ruiné notre économie." [13]

En Allemagne de l'Est, on a assisté à l'apparition d'un nouveau phénomène nommé Ostalgie (de l'allemand Ost = Est), une forme de nostalgie basée sur le souvenir des acquis sociaux - aujourd'hui disparus - de l'ancien régime : plein-emploi, soins de santé gratuits, enseignement gratuit y compris jusqu'au niveau universitaire (avec bourses d'Etat pour tous les étudiants), loyers modestes, livres et périodiques subventionnés, transports en commun incroyablement bon marché. A l'époque de la guerre froide, si l'on en croit la mythologie antisocialiste, la relative pauvreté de la RDA aurait été due à l'étatisation et à la planification de l'économie, présentées l'une et l'autre comme des obstacles au progrès. Mais ce que la propagande se garde bien de préciser, c'est que cette partie de l'Allemagne a toujours été moins développée que la partie occidentale du pays, qu'elle a été vidée, par le soin des forces américaines d'occupation, de ses meilleures ressources humaines au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, que l'URSS, pour compenser une partie des pertes subies pendant cette guerre, a procédé au démontage de toutes les machines et installations de valeur, et que l'Allemagne de l'Est a dû supporter à elle seule le gros des réparations versées à Moscou. [14] En plus de cela, tous les fugitifs d'Allemagne de l'Est étaient présentés comme des gens fuyant la répression d'un régime brutal ; mais si certains d'entre eux ont pu être d'ardents anticommunistes voulant échapper à la répression de l'Etat, beaucoup étaient tout simplement des réfugiés économiques attirés par un Occident plus prospère.

Aujourd'hui, aucune personne honnête n'oserait prétendre que les promesses faites aux Allemands de l'Est s'ils restauraient le capitalisme, ont été réalisées. Le chômage, autrefois totalement inconnu, atteint à présent un taux de 25 %, les loyers sont passés à des niveaux astronomiques, et les gens ne vont plus chez le docteur que s'ils peuvent se permettre la dépense. L'infrastructure industrielle de la région, plus faible que celle de l'Allemagne occidentale au temps de la guerre froide mais néanmoins en cours d'expansion, a été entre-temps démantelée. Le déclin démographique est constant. Comme pendant la guerre froide, les réfugiés économiques prennent le chemin de l'Ouest, mais maintenant c'est dans l'espoir de trouver un emploi ou une source de subsistance. [15] "On nous avait dit que le capitalisme était sans pitié", se souvient Ralf Caemmerer, qui travaille chez Otis Elevator, "ce n'était absolument pas exagéré." [16] Pour ce qui est de l'affirmation que les Allemands de l'Est jouissent à présent de la "liberté", Heinz Kessler, ancien ministre de la Défense de la RDA, rétorque : "Des millions de gens, en Europe de l'Est, ont maintenant la 'liberté' d'être chômeur, de se faire agresser dans la rue, de se voir privés de soins médicaux et de protection sociale." [17] Et pourtant, Howard Zinn est heureux que le communisme se soit effondré ; il est vrai qu'il ne vit pas en Allemagne de l'Est.

Qui vit mieux qu'avant ?  Otto Jelinek, un Tchèque dont la famille s'était réfugiée au Canada après que l'Armée rouge eût chassé les nazis de Tchécoslovaquie et contribué à y instaurer un gouvernement antifasciste, devint ministre du gouvernement conservateur canadien Mulroney (pro-Reagan) dans les années 1980. Aujourd'hui il vit à Prague, où il est "une des nombreuses personnalités influentes du monde de la politique et des affaires qui ont choisi de retourner dans leur pays d'origine". [18]  Qu'est-ce qui a poussé Jelinek à rentrer, et avec lui tous les autres "migrants" ?  "Ces gens ont compris qu'ils sont mieux que quiconque en mesure d'aider notre nation à opérer sa transition vers l'économie de marché", répond Oldrich Tuma, directeur de l'Institut d'Histoire Contemporaine de Prague [19] - une manière de dire que, grâce à leurs relations, ces gens savent mieux que quiconque où il y a de l'argent à gagner et comment s'y prendre pour y parvenir. Bien entendu, il ne faut pas oublier l'attrait de la restitution, c'est-à-dire l'espoir de récupérer les biens qui appartenaient autrefois à la famille et qui constitueront à l'avenir une appréciable source de revenus. Jelinek, lui, n'a pas récupéré l'ancienne résidence familiale, devenue entre-temps le siège d'une ambassade étrangère ; lui et les siens s'y seraient certainement sentis à l'aise. En revanche, le gouvernement tchèque lui a "restitué une propriété de huit hectares aux environs de la capitale". [20]

Vaclav Havel, le dramaturge tchèque devenu président, est issu d'une famille de Prague à la fois célèbre et farouchement antisocialiste. Son père était un riche promoteur immobilier dont le nom est resté associé à la réalisation d'un certain nombre de projets d'avant-guerre, comme par exemple le Lucerna Palace, "un palais consacré aux loisirs... jeux, théâtres, cinémas, boîtes de nuit, restaurants et salles de bal", selon le guide Frommer. Cet endroit devint "un lieu de ralliement pour les nouveaux riches de la capitale", y compris pour le jeune Havel qui, élevé dans le luxe, avec gouvernante et chauffeur, "passa une bonne partie de ses premières années sur les sols de marbre du Lucerna". Puis il y eut un tournant tragique - du moins du point de vue de Vaclav Havel : les Rouges nationalisèrent le Lucerna et d'autres biens de sa famille, les mettant à la disposition du commun des mortels et privant ainsi le jeune Havel de quelques domestiques. Quatre décennies plus tard, une fois à la tête de l'Etat et célébré en Occident comme le chantre de la liberté intellectuelle, Havel reprivatisa en masse ce qui avait été nationalisé, à commencer par le Lucerna et tous les autres biens ayant appartenu à sa famille. Au niveau des affaires, l'anticommunisme de Vaclav Havel s'avéra être un excellent investissement. Alors, cet homme est-il le champion de la liberté intellectuelle ou le rejeton privilégié d'une famille de l'establishment tirant personnellement parti de l'abolition du socialisme ?

L'Eglise catholique romaine compte elle aussi parmi les profiteurs, ce qui explique en partie pourquoi le Vatican évite d'aborder trop ouvertement le sujet. Le gouvernement capitaliste hongrois, par exemple, a restitué à l'Eglise la plupart des biens que les Rouges lui avaient enlevés pour les placer dans le patrimoine national. En récupérant les terres et les propriétés qu'elle possédait autrefois en Europe centrale et orientale, l'Eglise retrouve son rôle de parasite de la période présocialiste, raflant d'immenses richesses et encaissant sans contrepartie de gigantesques revenus, pour la simple raison qu'elle est redevenue propriétaire des terrains. En outre, la Hongrie verse annuellement 9,2 millions de dollars au Vatican pour des biens immobiliers qu'il n'a pas été possible de restituer. [21]

Mis à part l'Eglise, les anciens propriétaires fonciers et les PDG, la majeure partie de la population des pays de l'Est n'a trouvé aucun avantage dans l'abolition des acquis socialistes. Les trois quarts des Russes, selon un sondage de 1999 [22], regrettent la disparition de l'Union soviétique. Et leur perception de la situation actuelle est sans équivoque : près de 80 % voient dans la démocratie une façade derrière laquelle se cache le gouvernement des riches. La plupart identifient - à juste titre - comme cause de leur appauvrissement personnel, un système économique injuste, le capitalisme, qui pour 80 % des personnes interrogées constitue la "source d'inégalités excessives et illégitimes". [23]  La solution, aux yeux de la majorité, c'est un retour au statu quo ante du socialisme, même s'il faut pour cela revenir au régime de parti unique. Les Russes, se lamente l'historien anticommuniste Richard Pipes, ne possèdent pas comme les Américains le goût du multipartisme et de la démocratie ; ils semblent incapables de surmonter leur préférence pour des dirigeants de type soviétique. Dans un autre sondage qui demandait aux Russes d'établir une liste des dix plus grands hommes de tous les temps et de tous les pays, Lénine arrivait en deuxième position, Staline était quatrième (et Pierre le Grand, premier). Pipes semble véritablement ennuyé que les Russes n'aient pas choisi son ancien patron Ronald Reagan, et constate avec dégoût qu'après des années de propagande antisocialiste et procapitaliste, les Russes demeurent fidèles à l'idée que les activités économiques privées devraient être limitées et que "le gouvernement devrait s'engager davantage dans la vie économique du pays". [24]

Si les peuples appauvris des pays de l'Est pensent avec regret aux attraits disparus du socialisme, pourquoi ne remettent-ils pas en selle les Rouges autrefois au pouvoir ?...  Dans certains pays, des partis communistes reconstitués ont reçu des électeurs le mandat de former le gouvernement. Et en Russie, Unité et Patrie, qui est en quelque sorte le bras parlementaire du président Vladimir Poutine, a largement profité de cette vague de nostalgie pour le socialisme soviétique. "Ils ont réussi à créer un nouveau parti de masse qui, en fait, a pris la place du parti communiste de l'Union soviétique", déclare Boris Kagarlitsky, directeur de l'Institut d'études sur la mondialisation, de Moscou. "Il fonctionne comme le vieux parti communiste, ressemble au vieux parti communiste, et se comporte comme le vieux parti communiste." [25]

Mais il ne suffit pas d'appuyer sur un bouton pour restaurer le socialisme (ce n'est pas qu'Unité et Patrie en ait la volonté si la chose était possible). Les anciennes économies socialistes ont été en grande partie privatisées et placées sous le contrôle du marché. Tous les postes importants de l'appareil d'Etat ont été confiés à des gens qui acceptent les objectifs et les valeurs du capitalisme. Et les structures économiques, juridiques, politiques ont été modifiées afin de satisfaire aux exigences de la production privée et du profit. Certes, les partis communistes disposent d'un certain nombre de possibilités dans le cadre de la démocratie multipartite, mais les pilliers du socialisme - propriété publique, planification centrale et rôle dirigeant de la classe laborieuse - ont été démantelés et ont disparu, nous dit-on, dans les poubelles de l'histoire. On ne les rétablira pas par un simple retour des Rouges au parlement.

Bien sûr, aucune mesure positive ne sera prise - ne pourra être prise - sans qu'une partie décisive de la population n'exprime son dégoût et son rejet de ce qui existe aujourd'hui et sa conviction qu'il est possible d'accéder à une société meilleure ; sans que cette population n'accepte comme inévitables les troubles éventuels liés à une nouvelle transition.  Une chose crève les yeux : une société meilleure est réellement possible - pas une utopie, mais un système sans insécurité économique croissante, sans enseignement et soins de santé privatisés et hors de prix, sans inégalités criantes. Un tel système a existé en URSS, en Europe de l'Est et en Chine (pendant un certain temps) ; il existe encore aujourd'hui à Cuba, même si son existence est suspendue à un fil, car les Etats-Unis n'auront de cesse qu'ils n'y aient mis fin.

Pas étonnant que Vaclav Havel, et avec lui tous ceux dont la suprématie économique et politique s'est trouvée pour un temps interrompue par les Rouges, aient inlassablement combattu le socialisme. Pas étonnant que ces individus avides de supprimer les acquis de la révolution en aient été empéchés par les régimes en place, et parfois même muselés et jetés en prison. Attendre autre chose du socialisme, c'est fermer les yeux sur le combat acharné mené par ses ennemis, y compris après l'arrivée au pouvoir des forces révolutionnaires. Les forces de la réaction, même chassées du pouvoir, conservent toujours leurs moyens financiers, leurs valeurs mobilières, les avantages résultant de leur éducation et, avant tout, les relations internationales. Leur accorder une liberté complète, c'est leur donner carte blanche pour organiser la chute du socialisme, pour recevoir de l'étranger l'assistance matérielle qui leur permettra de renverser la révolution et de redonner au marché et à la propriété privée les fonctions de régulateurs de l'économie. A-t-on jamais vu les défenseurs des libertés civiques réclamer, sous prétexte de liberté d'expression, la possibilité pour les Américains de remplacer la République par une monarchie pro-britannique ou, pire encore, soutenir que les Allemands devraient avoir le droit de rétablir le Troisième Reich ? Pour survivre, n'importe quel gouvernement authentiquement socialiste doit, par nécessité, être répressif vis-à-vis de ses ennemis. Voilà qui est totalitaire, vont s'écrier les gens qui ont intérêt à renforcer les forces antisocialistes, ceux qui considèrent que les libertés civiques et politiques (par opposition à une répartition équitable des richesses) sont le summum de la civilisation humaine, et ceux qui se bercent d'illusions sur les possibilités de survie d'un système socialiste attaqué.

Là où les Rouges ont pu se maintenir, leur présence s'est soldée par des avantages matériels considérables pour le gros de la population : plein-emploi, services de santé gratuits, enseignement gratuit y compris au niveau universitaire, jardins d'enfants gratuits et subventionnés, loyers faibles, transports en commun bon marché. L'espérance de vie a grimpé en flèche, l'analphabétisme a été éradiqué, les sans-logis ont disparu, le chômage et la précarité économique ont été abolis. Les affrontements raciaux et les tensions ethniques ont été quasiment réduits a zéro. Et les inégalités au niveau de la richesse, des revenus, des chances et de l'éducation ont considérablement baissé. Là où les Rouges ont été renversés, par contre, le chômage de masse, le sous-développement, la faim, la maladie, l'analphabétisme, la vie à la rue et les conflits raciaux sont en recrudescence. Les réalisations des communistes ont été profitables à l'humanité toute entière, et ce malgré des conditions difficiles, l'hostilité incessante des pays occidentaux et les efforts permanents des anciens exploiteurs pour retrouver leurs privilèges. Ce que les communistes ont réalisé dépasse de beaucoup ce que l'engagement social-démocrate a jamais pu obtenir en Occident, dans des sociétés industrielllement plus avancées où le socialisme aurait dû être plus facile à mettre en place - plus facilement en tout cas que dans n'importe quelle autre région du monde. Passées sous silence ou, dans le meilleur des cas, brièvement mentionnées puis jugées sans importance, ce sont des réalisations dont on a trop longtemps ignoré l'existence en Occident - et qui font gravement défaut dans les pays où elles ont été abolies afin de restaurer la richesse et les privilèges d'une minorité.



1 - Howard Zinn, Beyond the Soviet Union, commentaire sur le site Z-Net, 2 septembre 1999.

2 - Left behind by the luxury train, The Globe and Mail, 29 mars 2000.

3 - Support dwindling in Czech Republic, Hungary, Poland, The Chicago Tribune, 27 mai 2001.

4 - Ibid.

5 - An epidemic of street kids overwhelms Russian cities, The Globe and Mail, 16 avril 2002.

6 - UN report says one billion suffer extreme poverty, World Socialist Web Site, 28 juillet 2003.

7 - Associated Press, 11 octobre 2000.

8 - UN report...

9 - Union leader tastes McVictory, The Globe and Mail, 12 juin 2001.

10 - In Post-U.S.S.R. Russia, Any Job Is a Good Job, New York Times, 11 janvier 2004.

11 - Disdain for Ceausescu passing as economy worsens, The Globe and Mail, 23 décembre 1999.

12 - Bulgarians feel swindled after 13 years of capitalism, AFP, 19 décembre 2002.

13 - Bulgaria tribunal examines NATO war crimes, Workers World, 9 novembre 2000.

14 - Jacques R. Pauwels, The Myth of the Good War : America in the Second World War, James Lorimer & Company, Toronto, 2002. p. 232-235.

15 - Warm, Fuzzy Feeling for East Germany's Grey Old Days, New York Times, 13 janvier 2004.

16 - Hard lessons in capitalism for Europe's unions, The Los Angeles Times, 21 juillet 2003.

17 - New York Times, 20 juillet 1996, cité par Michael Parenti dans Blackshirts & Reds : Rational Fascism & the Overthrow of Communism, City Light Books, San Francisco, 1997, p. 118.

18 - Jelinek : There's no looking back, The Globe and Mail, 5 avril 2002.

19 - Ibid

20 - Ibid

21 - U.S. Department of State, Summary of Property Restitution in Central and Eastern Europe, 10 septembre 2003 (www.state.gov/p/eur/rls/or/2003/31415.htm).

22 - Cité dans Richard Pipes, Flight from Freedom : What Russians Think and Want, Foreign Affairs, mai / juin 2004.

23 - Ibid

24 - Ibid

25 - Putin's party echoes the Communist past, The Globe and Mail, 6 décembre 2003.


[Traduction : JD]



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