Le triangle libanais

par Richard Labévière
Radio France Internationale
9 mars 2005


«Le Liban n'est ni la Somalie, ni l'Ukraine ni la Géorgie. Le Liban, c'est le Liban», lance Hassan Nasrallah à une foule qui rassemble plus d'un million de personnes - et pas seulement des chiites - à savoir près d'un tiers du pays. Aucun emblème du Hezbollah, seulement des drapeaux libanais afin de bien signifier la dimension nationale de cette énorme mobilisation destinée à répondre, sinon contrer, la vague anti-syrienne qui semblait submerger le pays depuis l'assassinat de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri.

Les Etats-Unis sont abondamment conspués. La France, un peu aussi. Et c'est surtout la résolution 1559 des Nations unies qui est dénoncée, résolution réclamant un retrait syrien total du Liban et le désarmement du Hezbollah. Depuis plusieurs jours la Syrie a entamé le retrait de ses 14 000 soldats mais personne, ou presque, n'a jugé utile ou possible de rappeler que la Syrie est aussi un pays occupé, l'armée israélienne campant sur le plateau du Golan depuis juin 1967. Quant au désarmement réclamé du Hezbollah, il ne tient absolument pas compte d'un contexte régional qui demeure extrêmement déséquilibré et qui signifierait que le Liban s'engage, de fait, à conclure une paix séparée avec Israël.

Depuis le retrait de l'armée israélienne du Sud-Liban, en mai 2000, le Hezbollah a confirmé qu'il est un des acteurs importants de la vie politique libanaise. Avec douze députés au parlement libanais, l'organisation chiite incarne également une indéniable capacité de dissuasion appréciée par de nombreux Libanais. L'armée israélienne ne peut plus attaquer le Liban, à tout bout de champ, comme elle le fit pendant des années, sans s'exposer aux représailles des combattants chiites.

On touche ici à la quadrature du triangle libanais. Le premier côté se constitue, bien-sûr, d'une relation syro-libanaise complexe. C'est à la demande des Libanais eux-mêmes, au début de la guerre civile, que Damas est intervenu. Le deuxième côté, on l'a noté, c'est la confrontation entre Damas et Tel-Aviv avec l'occupation israélienne du plateau du Golan. Enfin, la base du triangle nous ramène inévitablement à la dimension israélo-palestinienne. Car si l'attention s'est focalisée sur le désarmement du Hezbollah, n'oublions pas que 400 000 Palestiniens restent cantonnés au Liban, et que cette population pèse aussi sur l'avenir politique tant qu'elle ne peut regagner son pays.

Il reste difficile, par conséquent, d'envisager une application pure et simple de la résolution 1559 sans tenir compte de ce contexte régional triangulaire. Depuis 1948, plus de quatre cents résolutions du Conseil de sécurité, de l'Assemblée générale ou de la Commission des droits de l'homme des Nations unies ont été adoptées.

A ce jour, aucune d'entre elles n'a connu le plus petit début de mise en application et la posture du "deux poids-deux mesures" est de plus en plus difficilement tenable à l'heure où l'on vante tant les bienfaits irradiants de la démocratie planétaire.