VICTOIRE DU DROIT

- par Serge Halimi -


paru en août 2001 dans le Monde Diplomatique

Source: http://www.monde-diplomatique.fr/2001/08/HALIMI/15515




Quelques jours après que l'ancien président Slobodan Milosevic eut été extradé dans un avion de l'OTAN - ou, pour être encore plus précis, échangé contre une aide économique - M. Elliott Abrams a été nommé par le président George W. Bush directeur du Bureau de la démocratie, des droits humains et des opérations internationales ( Office for Democracy, Human Rights and International Operations ). Il n'est pas absolument évident que cette désignation, passée trop inaperçue dans les grands médias, coïncide avec l'ère nouvelle du droit, de la morale et de la tendresse universels chantée par les baladins du Tribunal pénal international.

Le droit ? M. Abrams, secrétaire adjoint au département d'Etat du temps du président Reagan, a admis en 1991 avoir menti sous serment au Congrès des Etats-Unis en dissimulant des informations relatives à l'appui - illégal - de Washington aux rebelles de la Contra en lutte contre le gouvernement nicaraguayen. Pour contourner l'opposition du Congrès, ce soutien à une guérilla très marquée à droite avait été partiellement financé par une vente d'armes à l'Iran, pays sous embargo américain. Ce trafic et cette dissimulation, qui auraient pu - et dû - provoquer la destitution du président Reagan, se soldèrent par la condamnation de quelques adjoints. Dont M. Eliott Abrams. Il fut gracié en 1992 par M. George H. Bush, père de l'actuel président.

La morale ? Le directeur du Bureau américain des droits humains a été, dans les années 1980, le cerveau de la très meurtrière politique américaine en Amérique centrale. Sa spécialité ? Le déni de massacre (1). Comme celui de 767 villageois à El Mozote au Salvador, en 1982. Les assassins appartenaient à un groupe paramilitaire entraîné par les Etats-Unis au nom de la lutte contre le communisme. Une cause tellement sacrée que, pour M. Abrams, ses adversaires ne pouvaient être que "des vipères".

Lorsque nous l'avions rencontré, en février 1995 dans un think tank conservateur, le Hudson Institute, ce partisan déclaré de la droite israélienne estimait que les Palestiniens n'avaient "pas droit à un Etat". Il redoutait par ailleurs une intervention du président Clinton en Irak "parce que je ne crois pas qu'il aura la fermeté nécessaire pour la terminer". M. Abrams aurait également été favorable au démantèlement aux Etats-Unis des programmes d'aide aux minorités défavorisées: "En partie c'est parce que je suis juif. La communauté juive a 30 % des places à Harvard; nous ne représentons que 2 % de la population." Ces programmes de discrimination positive avaient, selon lui, "exacerbé les relations entre les races".

Avec M. Elliott Abrams, les droits humains sont en de fort bonnes mains.



(1) Lire Elliot Abrams: It's Back ! The Nation, New York, 2 juillet 2001.
Lire aussi Marc Danner, The Massacre at El Mozote, Vintage Books-Random House, New York, 1994.