LE PÈRE NOËL DE JOHN KERRY EST-IL UNE ORDURE ?


Par Jacques Bouchard

Le Couac, Montréal

septembre 2004



LE PRÉDATEUR FINANCIER George Soros réclame un changement de régime aux États-Unis. Il s'attaque au « toxicomane repenti et chrétien évangéliste » George Bush, et « investit » à fond dans la campagne de John Kerry, en donnant des dizaines de millions aux groupes de pression démocrates. Quels sont ses intérêts ? On peut prendre connaissance de la « doctrine Soros » en lisant son dernier livre, Pour l'Amérique Contre Bush (Dunod, Paris 2004).

« L'administration Bush représente une menace au concept de société ouverte dont j'assure la promotion au travers d'un réseau de fondations », a déclaré Soros à Libération (24-3). Soros a raison sur plusieurs points. L'administration Bush a instrumentalisé les attentats terroristes du 11 septembre afin d'imposer l'agenda du Project for a New American Century (PNAC : www.newamewricancentury.org). Les membres du PNAC sont des politiciens et des « intellectuels » influents, occupant pour la plupart des postes importants au sein de l'administration Bush. Ils préconisent la domination mondiale des États-Unis par les armes, en même temps qu'ils fricotent avec les marchands de canons. Le gouvernement des États-Unis, écrit Soros, est entre les mains « d'une drôle d'alliance entre les fous de Dieu et les fous du marché. Les deux groupes fonctionnent en symbiose les intégristes religieux fournissent à la fois un antidote et une couverture à l'amoralité du marché ».

Soros travaille, selon ses propres termes, à « réformer, et non à détruire, le capitalisme mondial ». Il ne s'oppose pas à l'impérialisme économique des multinationales. Sauf que, contrairement à l'extrême-droite conservatrice, il réalise qu'il ne faut pas détruire l'État, mais s'en servir pour légitimer la mondialisation capitaliste. Après tout, l'État est nécessaire pour contrôler l'opinion publique et l'armée. Soros n'était pas opposé à l'invasion de l'Irak ; c'est l'absence d'approbation internationale qui le chicotte.

Le marché libre et déréglementé sur lequel repose le succès de la mondialisation néolibérale dépend de la remise en question des souverainetés nationales. Soros croit que la souveraineté des États doit être subordonnée aux lois et aux institutions internationales. Il préconise la création d'une banque centrale internationale et d'un système mondial de décisions politiques. Il soutient que « La souveraineté est un concept historique né à une époque où la société était composée de souverains et de sujets, non de citoyens. Pendant la Révolution française, le roi fut renversé et le peuple s'empara de la souveraineté. Depuis lors, elle aurait dû rester dans les mains du peuple, mais, dans la pratique, se sont les gouvernements qui l'exercent. Le dirigeant d'un État souverain a la responsabilité de protéger ses citoyens. Quand il n'y parvient pas, cette responsabilité doit être transférée à la communauté internationale. » Et ladite communauté internationale aura le devoir d'intervenir.

Et voilà ! Même plus besoin de soupçonner la présence d'armes de destruction massive et de raconter des grosses menteries pour les faire exister. Avec de nouvelles institutions internationales légitimes, il suffirait de déclarer que Saddam - ou tout autre épouvantail assis sur un puits de pétrole - coupe les oreilles de ses prisonniers, et le tour serait joué. Fallait y penser. La coalition internationale pourrait « légalement » bombarder les populations civiles pour les sauver de leurs dirigeants et les mettre sous tutelle. Au XIXe siècle, on colonisait pour évangéliser les sauvages et les sauver des griffes du Diable ; au XXIe siècle, on colonisera pour les « protéger » de leurs gouvernants.

Soros s'est attiré les foudres de la droite conservatrice parce qu'il finance les groupes qui réclament la légalisation des drogues, s'opposent à la peine de mort ou défendent les droits des homosexuels. Ce qui le fait passer pour un homme de gauche. Une fois que ces groupes seront dépendants des généreuses contributions de l'Oncle George, attendons-nous à ce qu'il leur refile aussi ses idées d'un gouvernement mondial. Les concepteurs d'une opération clandestine bien organisée s'assurent toujours d'avoir des membres de leur organisation des deux côtés d'un débat afin de favoriser la « création d'un vaste consensus » ; dans le cas présent, la mondialisation capitaliste néolibérale. Pendant la Guerre froide, pour s'assurer que l'anticommunisme fasse l'unanimité des deux côtés du spectre intellectuel et politique, la CIA finançait la droite et la gauche anticommuniste européenne par l'entremise des fondations « philantropiques » Fleishmann, Ford et Rockfeller, entre autres [1]. Si George Soros s'oppose à George Bush, à la prohibition des drogues ou à la peine de mort, il est aussi pour l'instauration d'un gouvernement mondial et pour la fin de la souveraineté des États.

George Soros a toujours navigué en eaux troubles, ses compagnies opèrent en secret dans des paradis fiscaux et ses fondations font du trafic d'influences là où il investit. Ce qui l'emmerde le plus dans les méthodes de Bush, c'est que depuis des années, Soros croyait avoir réussi à étendre les frontières du « monde libre » en douceur. Et voilà qu'un cowboy vient bousiller ses plans en sortant l'artillerie lourde. Ce qui nous porte à croire que si Soros soutient la création d'organismes internationaux « multilatéraux » sous pretexte de défendre les droits et les libertés, ceux-ci seront surtout destinés à légitimer, face à l'opinion publique, l'imposition forcée de la mondialisation capitaliste néolibérale aux États récalcitrants.


JACQUES BOUCHARD

La CIA et la guerre froide culturelle, Denoël, Paris 2003


[1] Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse



Source : www.lecouac.org/article.php3?id_article=202