Depuis le 17 juin 2010 (défaite des Bleus contre le Mexique au Mondial et paroles "historiques" de Nicolas Anelka dans les vestiaires), tout le monde tape sur l'équipe de France.
RIEN À FOOT DE CE CIRQUE
Après le fiasco du Mondial 2010, le vrai scandale est ailleurs
Y compris Sarkozy, qui déclare dans une conférence de presse donnée en Russie (!) qu'il juge ces propos "inacceptables" - lui qui trouve normal, en tant que chef de l'Etat, de dire "Casse-toi, pauv'con" à un citoyen anonyme.
Entre-temps, et d'après des informations absolument authentiques et dignes de foi, Maître Sarkouille aurait manifesté son admiration pour le rappeur Anel-K (pas pour le handicapé du ballon). Bon...
Quoi qu'il en soit, il est de bon ton, surtout quand on est journaliste, de démolir l'équipe de France (en précisant, bien sûr, qu'elle s'est déjà démolie elle-même). En fait, que s'est-il passé ?
A l'exception du Mondial 2006 (France finaliste), voilà dix ans que les Bleus sont nuls : élimination au premier tour du Mondial 2002, en quarts de finale de l'Euro 2004, au premier tour de l'Euro 2008, et de nouveau au premier tour maintenant. Où est la surprise ?... Depuis la main de Thierry Henry contre l'Irlande, le monde entier (sauf la France, bien entendu) sait que les Bleus ne méritaient pas d'aller en Afrique du Sud. Ils ont volé la place d'une équipe meilleure qu'eux.
Cela fait dix ans aussi que tout le monde sait qu'Anelka est un joueur prétentieux et arrogant. Il l'était à 20 ans, il l'est à 30. Son statut de "star" internationale n'a rien fait pour arranger les choses.
Anelka a été vulgaire ? Et alors ?... La vulgarité est aujourd'hui partout (voir Sarkozy)... Ceux qui croient à l'influence (positive ou négative) des sportifs professionnels sur la jeune génération, vivent probablement sur une autre planète. Ce n'est pas en écoutant Anelka (ou en lisant L'Equipe) qu'un jeune (ou même un très jeune) apprend à dire "Va te faire enculer !"
Anelka a manqué de respect envers son sélectionneur ?... Mais le respect, ça se mérite, et Domenech n'en mérite aucun depuis bien longtemps. Evidemment, on peut faire semblant et se montrer plus ou moins courtois.
Dès l'instant où un joueur gagne dix fois plus que son "coach", il lui est difficile de le respecter et d'obéir à ses ordres sans discussion. L'expérience professionnelle d'Anelka et de certains de ses coéquipiers vaut largement celle de Domenech. Se soumettre sans conditions à quelqu'un qu'on juge (à tort ou à raison) incapable de remplir son rôle, n'est pas l'affaire de tout le monde. Dans l'univers du foot, les questions de tactique et de personnel ne sont pas débattues démocratiquement - pas plus d'ailleurs que sur un lieu de travail plus classique. Nous vivons dans une société hiérarchisée, autoritaire, méprisante, où ce ne sont pas les meilleurs qui commandent. L'équipe de France ne fait pas exception.
Le vrai problème (ou du moins un problème plus grave que celui des grossièretés proférées), c'est, comme l'a dit le capitaine des Bleus, qu'il y ait "un traître" au sein de l'équipe, un mouchard payé par la presse pour rapporter les propos tenus aux vestiaires (il y en a même sans doute plusieurs). Mais on ne peut pas demander à une société qui trouve normal le comportement d'un Eric Besson, de ne pas considérer comme "honorable" le fait de trahir ses camarades pour quelques billets de 500 euros.
Tout le monde fustige les millionnaires de l'équipe nationale, mais on oublie tout simplement que pour un million versé aux joueurs, dix autres millions vont dans les poches de divers parasites : fainéants de la FFF, vampires de la FIFA, "sponsors" et autres profiteurs qui font mine de "payer" alors qu'ils se contentent d'investir dans l'attente d'un immense profit, intermédiaires de tout poil, conseillers, consultants, agents, etc... Le footballeur professionnel est tout simplement un "salarié" (provisoirement) bien payé, qui fait gagner à son "patron" un multiple de ce que celui-ci daigne lui reverser.
Au Chelsea FC, Nicolas Anelka gagne paraît-il 5 millions d'euros par an. Les gens trouvent que c'est beaucoup trop. Mais personne ne demande combien gagne le patron du club, Roman Abramovitch, seconde fortune du Royaume-Uni. Ce gangster sioniste multimilliardaire, qui recevait un salaire de 200 dollars mensuels en 1987 à Moscou, a volé des sommes astronomiques au peuple russe avec l'aide de l'alcoolo Boris Eltsine. Avec une petite partie des fonds détournés, l'oligarque s'est offert un club londonien qui lui rapporte infiniment plus (directement et indirectement) que tout ce que touche Anelka. Personne ne s'en offusque, personne n'ose dire que c'est trop, personne ne proteste parce que les "performances" d'Abramovitch ne sont pas à la hauteur de ses revenus.
Comme dans le monde capitaliste "normal", le foot professionnel exige de ses salariés qu'ils se taisent en contrepartie de leur salaire. Le plus grand scandale, à ses yeux, ce n'est pas tant que les joueurs soient vulgaires et peu performants, mais qu'ils refusent d'obéir à leur chef, qu'ils se coalisent pour protester contre le renvoi de l'un d'eux, qu'ils aillent même jusqu'à faire grève. On peut dire ce que l'on veut des Bleus, souligner leur nullité sportive, leur arrogance, leur cupidité ; avec leur geste collectif du dimanche 20 juin, ils ont fait preuve de dignité. C'est une chose que leurs patrons et l'ensemble de la presse ne leur pardonnent pas. En agissant ainsi, ils risquaient de montrer à leurs fans l'exemple "à ne pas suivre". Où irions-nous si tout le monde débrayait spontanément pour protester contre l'austérité et les contre-réformes antisociales. Où, pire encore, si les grévistes s'apercevaient qu'il n'y a rien à perdre en allant jusqu'au bout, qu'une grève illimitée (boycott du troisième match) est encore plus efficace qu'une journée d'action (grève de l'entraînement).
Que les Bleus aient eu, l'espace d'un instant, une attitude digne et respectable n'en fait pas des héros pour autant. Comme on a pu le voir, ils sont très vite rentrés dans le rang. C'est toujours ainsi que les choses se passent. Zidane, quatre ans après son légendaire coup de boule, est carrément passé de l'autre côté de la barrière. En 2010, il critique la grève des joueurs et affirme que pour sa part, il a "toujours respecté les règles" - très drôle... Lui qui habituellement ne dit jamais rien, il a perdu là une bonne occasion de se taire. Tout cela montre bien les limites étroites de ce genre de "rébellion".
On en arrive bien sûr à l'essentiel. A quoi sert le foot-spectacle tel que nous le connaissons maintenant ? Bien entendu à détourner l'attention des vrais problèmes et à permettre à un gouvernement ignoble de faire passer ses saletés pendant que les gens encouragent leur Onze national. Plus l'équipe a de succès sur le plan sportif, et plus la tâche du gouvernement est facilitée. En France, la recette n'a pas très bien fonctionné. Après avoir entendu Anelka conseiller à son sélectionneur d'aller se faire mettre, les Français commencent à réaliser que c'est eux qu'on est en train de niquer. Ailleurs, en Allemagne, en Angleterre, aux Pays-Bas, au Portugal, en Espagne, le réveil viendra un peu plus tard.
Un des aspects les plus pervers, en 2010, des tournois internationaux style Coupe de Monde, c'est le décalage toujours plus grand entre le patriotisme de pacotille qui inonde les pays participants et la réalité quotidienne. Marseillaise, drapeau, fierté nationale, tout cela frise le surréalisme à un moment où la France n'existe plus comme Etat souverain. Tout ce qui se fait chez nous résulte de décisions prises ailleurs, à Bruxelles, Francfort, Washington ou Tel Aviv. La France n'a plus de monnaie, plus de stratégie financière, plus d'économie à elle, plus d'industrie véritablement nationale, plus d'armée autonome, plus de politique étrangère, plus de vraies frontières, plus de Parlement digne de ce nom, plus de lois faites de sa propre initiative. Et bientôt plus de culture, plus de langue nationale, plus d'histoire... Mais les liquidateurs de la nation insistent pour que nous chantions - dans les stades (!) - un hymne que les patriotes chantaient autrefois lorsqu'on les fusillait parce qu'ils avaient défendu leur pays. Aujourd'hui les descendants lointains des fusillés ont tout oublié. Ils s'affublent de perruques tricolores et se peignent les joues.
"Allez les bœufs !..."
P.S. : Le 24 juin, pour prolonger l'effet Coupe du Monde malgré le fiasco, Sarkozy décrète que le ballon rond est désormais une affaire d'Etat. Il annonce "l'organisation d'états généraux du football français en octobre pour tirer les leçons de la piteuse élimination des Bleus au premier tour". Deux millions de Français dans les rues pour protester contre le démantèlement des retraites ?... On s'en fout... Ce qui compte, c'est le nombre de buts marqués. On va gagner !...
Toujours le 24 juin, le locataire de l'Elysée, protégé par une forte escouade de flics armés, va provoquer les habitants de la banlieue nord. A La Courneuve, un jeune de 21 ans lance à l'intrus indésirable : "Va te faire enculer, connard, ici t'es chez moi !..." Aussitôt les forces de répression l'arrêtent et lui expliquent comment fonctionne la "démocratie" et la "liberté d'expression" au "pays des droits de l'homme". Se jetant sur lui à dix contre un, les flics le tabassent et lui fracturent le nez avant de le mettre en taule pour "outrage à haut fonctionnaire de l'Etat" (autrefois on disait crime de lèse-majesté). Qu'on vienne nous parler des droits de l'homme en Chine ou en Birmanie...
Bien sûr, il peut sembler anormal de dire "Va te faire enculer" à un président de la République. Mais si on en est arrivé là, ce n'est pas la faute du jeune rebelle. Ce qui est inadmissible, c'est que la politique destructrice menée par la présidence ne laisse d'autre choix aux victimes que de réagir de cette façon-là. La vraie caillera n'est pas dans le 93, mais plutôt du côté de Neuilly et du Faubourg Saint-Honoré. (Quelqu'un sait-il encore que 93, c'était l'année de la révolution dans la révolution ?...)