La double imposture du rapport Rufin
par Rudolf Bkouche
(2 novembre 2004)
(Rudolf Bkouche est membre du bureau national de l’Union
Juive Française pour la Paix
et professeur émérite de l’Université de Lille.)
Le rapport remis par
[l’écrivain et ex-« médecin sans frontières » Jean-Christophe]
Rufin au Ministre de l'Intérieur s'appuie sur une double
imposture : d'une part Rufin isole l'antisémitisme parmi les diverses formes de
racisme, d'autre part, en dénonçant ce qu'il appelle l'antisionisme radical, il
entretient la confusion entre antisionisme et antisémitisme, appelant à la
pénalisation de l'antisionisme.
Outre le fait que ce rapport demandé par le Ministre de l'Intérieur prend un
certain caractère officiel, il faut replacer le contenu du rapport dans son
contexte, d'une part la distinction dans l'opinion occidentale entre
l'antisémitisme et les autres formes de racisme, d'autre part la dangereuse
équation : Juif = Israélien = sioniste qui conduit à tous les amalgames,
permettant ainsi de dénoncer comme antisémite toute critique non seulement du
sionisme mais encore de la politique israélienne. C'est parce que le rapport
Rufin conforte ces deux aspects de la vulgate contemporaine que l'on peut
parler d'une double imposture. Il est alors nécessaire de revenir aux sources
de cette double imposture.
De
l'antisémitisme et du racisme
Première imposture : Rufin dissocie l'antisémitisme des autres formes de
racisme, en cela il conforte l'idée que la lutte contre l'antisémitisme est
plus importante que les autres luttes antiracistes. Idée ancienne qui remonte
au milieu du XXème siècle lorsque l'Europe découvre avec stupeur moins le
génocide des Juifs que le fait qu'un tel génocide se soit passé en Europe.
Alors que les crimes des colonisateurs, perpétrés hors d'Europe contre des
peuplades supposées sauvages, semblaient plus acceptables.
Victimes exemplaires, les Juifs sont reconnus européens, d'autant qu'au même
moment le sionisme atteint son objectif, la création d'un Etat juif en
Palestine. Que la création de l'Etat d'Israël soit cause d'une autre injustice
perpétrée contre les habitants de la Palestine n'émeut guère l'Europe, au
contraire l'Etat d'Israël apparaît comme la juste réparation de l'antisémitisme
européen, lequel ne se réduit pas aux crimes nazis, même si cet Etat s'est
construit aux dépens d'une population qui n'est en rien responsable des crimes
européens. Au contraire l'Etat d'Israël réalise, ce qui n'était peut-être qu'un
argument de circonstance de Herzl, le bastion avancé de l'Europe (et plus
généralement de l'Occident issu de l'Europe) contre la « barbarie ».
C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre le texte de Rufin ; la lutte
contre l'antisémitisme, avec plus de soixante ans de retard, permet à l'Europe
une déculpabilisation à peu de frais.
L'antiracisme au contraire ne concerne que les anciens colonisés qui, même
lorsqu'ils possèdent la nationalité française, ne sont pas reconnus comme
européens. Ils restent les « autres » pour lesquels on peut compatir,
mais sans plus. C'est cela qu'il faut lire dans un rapport qui, en distinguant l'antisémitisme
des autres formes de racisme, ne peut que conduire à un ressentiment, de la
part des parias d'aujourd'hui, contre les anciens parias qui, bien qu'intégrés
dans la nation, continuent à jouer les victimes. Mais peut-être est-ce un des
non-dits de la priorité accordée à la lutte contre l'antisémitisme. C'est ici
que se place la première imposture du rapport, l'antiracisme n'y apparaît que
comme un prétexte pour, non seulement lutter contre l'antisémitisme, mais pour
désamorcer les critiques contre la politique israélienne et le sionisme,
critiques assimilées à l'antisémitisme. C'est ici que nous arrivons à la
seconde imposture, celle de l'amalgame.
Antisémitisme et antisionisme
Seconde imposture : l'amalgame
devenu classique entre l'antisionisme et l'antisémitisme.
En distinguant trois formes d'antisémitisme, Rufin met l'accent sur le
troisième qui lui paraît le plus dangereux. Rappelons sa classification :
-
antisémitisme comme pulsion, celui des
auteurs de violences
-
antisémitisme comme stratégie, celui
des manipulateurs, idéologues, réseaux politiques, terroristes
-
antisémitisme par procuration, celui de
ceux qui « par leurs opinions – ou leur silence – légitiment les passages
à l'acte – tout en se gardant bien de les commettre eux-mêmes »
Nous insisterons ici sur le
troisième cas qui est au centre de l'imposture que constitue l'amalgame. Que
signifie l'antisémitisme par procuration ? Qui sont les manipulateurs qui
conduisent à des actes qu’ils se gardent bien de commettre ?
Tout en reconnaissant le droit à la critique de la politique israélienne (merci
pour eux !), Rufin met l'accent sur l'antisionisme radical qui conduit, selon
lui, à l'antisémitisme.
Rufin précise sa pensée lorsqu'il dénonce en vrac « l'esprit de
Durban » et « une mouvance d'extrême gauche altermondialiste et
verte », y compris les « voix juives dissidentes » qui donnent à
cet antisionisme radical des « cautions de respectabilité » suggérant
que cet antisionisme « n'est pas assimilable à un antisémitisme ».
Sans parler de l'allusion au terrorisme islamiste qui renvoie au mauvais
pamphlet de Taguieff, La nouvelle judéophobie.
Et Rufin conclut : « Ainsi se trouve constitué l'une des mécaniques les
plus redoutables aujourd'hui qui fait d'un antisionisme en apparence politique et
antiraciste l'un des facilitateurs du passage à l'acte, l'un des instruments de
l'antisémitisme par procuration .»
On comprend alors que devant cette nouvelle forme d'antisémitisme sournois,
Rufin demande des sanctions pénales. Ainsi pourrait-on faire taire toute
critique du sionisme avec l'aide de la loi.
Bien entendu, aucune analyse du sionisme et de l'antisionisme ne soutient le
texte de Rufin, il suffit de dire que « l'antisionisme radical enferme les
Juifs dans un piège redoutable ». Rufin retourne ici le problème : si
c'était le sionisme qui enfermait les Juifs dans un piège encore plus
redoutable, celui de n'être plus que les complices d'une politique criminelle
envers les Palestiniens et suicidaire pour les Juifs à commencer par les Juifs
israéliens.
Cela Rufin est incapable de le
comprendre, il faudrait de sa part une analyse plus fine du mouvement
palestinien, de sa lutte conte un mouvement sioniste qui dépossédait les
Palestiniens de leur terre en se proposant de créer sur celle-ci un Etat étranger.
Il faudrait qu'il prenne en compte l'injustice de 1948, mais on peut lui
demander d'être plus intelligent que la moyenne de la classe politique
française.
Rufin pouvait-il dépasser le pseudo-sentimentalisme, à sens unique, qui anime
son texte, cette défense bienveillante des Juifs qui ne pourraient que
manifester leur sympathie pour un Etat qui représente le refuge dernier,
« cet Etat où les Juifs du monde entier peuvent trouver la
sécurité », alors qu'Israël est devenu aujourd'hui le lieu du monde où les
Juifs ne sont plus en sécurité. En cela le sionisme a échoué et ce n'est pas en
pénalisant ceux qui le critiquent qu'on le sauvera, tout au plus
augmentera-t-on un ressentiment antijuif qui ne pourra que conforter ce que
Rufin croit combattre.