LA DANGEREUSE CONFUSION DES JUIFS DE FRANCE
par Eyal Sivan
cinéaste israélien résidant en France
texte publié dans Le Monde du 7 Décembre 2001
Traduit de l'hébreu par Catherine Neuve-Eglise
Disons-le sans détour, la question du sionisme est dépassée. Pourtant l'amalgame systématique entre antisionisme et
antisémitisme est devenu la nouvelle arme d'intimidation des "amis d'Israël".
Les accusations d'antisémitisme lancées par les institutions juives de France à l'encontre des médias français, la
violence passionnelle des réactions et l'opprobre jeté sur toute attitude critique à l'égard d'Israël témoignent de la
confusion et de l'échauffement des esprits. Confondant non-sionisme et antisémitisme, ces réactions se multiplient depuis
que la guerre coloniale en Palestine-Israël redouble de violence. Ainsi, les institutions juives de France font peser
aujourd'hui un danger sur les juifs et le judaïsme, et plus particulièrement sur la cohabitation entre Français juifs et
musulmans au sein de la République.
Que des juifs en France se sentent aujourd'hui concernés par le sort des Israéliens qui ont élu avec une large majorité un
premier ministre d'extrême droite et sont aujourd'hui piégés dans une situation politique et identitaire à laquelle ils ne
voient pas d'issue, c'est légitime. Mais que la communauté juive de France et son grand rabbin s'enferment dans un soutien
inconditionnel à la situation coloniale et meurtrière qui prévaut depuis plus de cinquante ans en Israël-Palestine, c'est
inacceptable.
On en est arrivé à confondre la signification mystique que revêt la terre d'Israël dans le judaïsme avec une revendication
territoriale qui n'a plus rien à voir avec la sécurité. Israël est aujourd'hui le seul endroit du monde où les juifs sont
menacés physiquement en tant que tels. Le CRIF déclare pourtant que les juifs de France, "inquiets de voir les jeunes
musulmans transporter en France le conflit du Proche-Orient", sont prêts à envisager d'émigrer en Israël pour s'y réfugier.
Une minorité de juifs de France prend au sérieux la grande angoisse de la société juive israélienne face à l'évolution
démographique favorable aux Arabes et émigre en Israël. Pour la plupart religieux intégristes, ils choisissent de
s'installer dans les colonies de peuplement en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Si la majorité des juifs de France
(de loin la plus grande communauté d'Europe) restent attachés à une République qui leur permet de vivre leur judaïsme
dans toutes les nuances qu'on lui connaît aujourd'hui, ils représentent pourtant, selon les propres termes de l'Agence
juive, le "dernier réservoir" d'immigration vers Israël.
Dans les synagogues et les centres communautaires juifs, le drapeau israélien et la collecte d'argent au bénéfice d'Israël
ont tendance à prendre la place des symboles religieux traditionnels. Les fonctionnaires de "l'office israélien de
l'explication" [Hasbarah] et de l'ambassade d'Israël en France comme des officiers de l'armée israélienne accompagnent
des dirigeants communautaires.
Quant à la sécurité des institutions juives, elle est assurée par les services d'ordre des mouvements de jeunesse
sionistes, secondés et entraînés par des membres de la sûreté israélienne.
C'est ainsi que s'opère le déplacement du domaine politique vers le religieux. Identifiés comme des institutions de soutien
à Israël, les synagogues et centres communautaires deviennent, dans cette confusion, des cibles d'attaques criminelles,
qui, par ailleurs, doivent êtres punies en tant que telles.
Mais, en qualifiant d'antisémites les positions non sionistes et critiques portées à l'égard de la politique israélienne
et, délégitimant un point de vue politique en le confondant avec un propos raciste, les institutions juives communautaires
françaises jouent aux apprentis sorciers et deviennent elles-mêmes vecteurs de violence.
Pour les juifs pratiquants, le judaïsme n'est pas une question. Pour des juifs laïques, en revanche, tiraillés entre
universalisme et crispation identitaire, le sionisme est devenu une religion de substitution. De ces juifs en mal
d'identité, Yeshayahu Leibowitz, le philosophe israélien, religieux et sioniste, disait : "Pour la plupart des juifs qui
se déclarent tels, le judaïsme n'est plus que le bout de chiffon bleu et blanc hissé en haut d'un mât et les actions
militaires que l'armée accomplit en leur nom pour ce symbole. L'héroïsme au combat et la domination, voilà leur judaïsme."
Le génocide des juifs est identifié comme un holocauste et un terme biblique lui a été attaché, "Shoah". Ce transfert dans
le registre du sacré arrache l'événement à sa gravité politique. La culture victimaire devient un pilier de l'identité juive
laïque. Les autres, et en premier lieu les Palestiniens, sont sommés de prouver leur souffrance, car ils ne seraient que
les victimes des victimes.
En 1990, pendant la première Intifada, le même Leibowitz constatait : "Rien de plus confortable que de se définir par
rapport à ce que les autres nous ont fait. Nous nous sentons ainsi dispensés de nous poser la question 'Qui sommes-nous?'
et de tout examen de conscience."
En votant à l'ONU en 1947 le partage de la Palestine qui attribuait environ 60 % du territoire à la minorité juive et 40%
à la majorité arabe, le monde occidental voyait là un moyen de se racheter après la catastrophe du génocide. A cela
s'ajoutaient la mentalité coloniale de l'époque et son mépris à l'égard des populations indigènes. Le monde occidental
semblait faire sienne l'idée sioniste selon laquelle les juifs sont partout en transit, à l'exception de ce bout de terre
qu'ils revendiquaient et qui leur était désormais attribué. Les Arabes refusèrent ce partage inégal. Contrairement à ce
qui est fréquemment affirmé, ils ne s'en tinrent pas à un simple rejet. Le représentant du Haut Comité arabe pour la
Palestine avait proposé le projet d'un Etat binational. Et la communauté des nations est restée sourde à diverses
propositions d'un plan pour un Etat fédéré.
Le territoire de la Palestine historique (Israël, territoires occupés et zones autonomes) comporte aujourd'hui environ
4 millions de Palestiniens et 5 millions de juifs. La question du droit au retour des réfugiés palestiniens expulsés en
1948 ajoute une complexité supplémentaire au dénouement du conflit. Comment faire accepter à un Palestinien né à Jaffa
qu'il n'a pas le droit d'y revenir, alors qu'un juif né à Paris peut, lui, s'y installer? Dans cette logique, le partage
de la terre et la séparation entre Israéliens et Palestiniens semble s'imposer. Mais, à moins d'envisager un nouveau
transfert de populations, il semble impossible de dessiner des frontières vivables entre des communautés aussi imbriquées
sur le terrain. Le partage est aussi illusoire que la croyance, pour "corriger" la donne démographique, en une grande vague
d'immigration juive qui serait provoquée par la résurgence de l'antisémitisme en Occident.
Pourtant les apprentis sorciers continuent à jouer la carte de la panique en brandissant le spectre de l'antisémitisme.
Ils montrent ainsi leur incapacité à sortir d'une vision manichéenne et archaïque des rapports de force.
Pour rompre le cercle vicieux de la haine et de la vengeance, il convient, au contraire, de faire appel à l'intervention
des nations qui furent à l'origine de l'erreur historique de 1947. Il est temps d'en appeler à la raison et d'abandonner
des conceptions nationalistes et théocratiques dont l'Histoire du XXe siècle a largement démontré les limites et le coût
humain.
Seule une vision républicaine, démocratique et laïque persuadera les peuples israélien et palestinien qu'ils peuvent
vivre - et pas seulement mourir - sur le même territoire.
S'ils souhaitent sincèrement favoriser une solution au conflit du Proche-Orient et voir leurs amis ou parents israéliens
vivre enfin en paix, les Français juifs ont bel et bien un rôle à jouer. Premiers dans l'Histoire à bénéficier des bienfaits
des principes républicains, pourquoi n'encouragent-ils pas les Israéliens à s'engager dans une voie similaire? Pourquoi ne
s'appliquent-ils pas à développer en France des relations harmonieuses avec la communauté musulmane au lieu de l'accuser
d'importer en France le conflit du Proche-Orient? Leur exemple serait une vraie contribution à la paix et servirait plus
le judaïsme que le drapeau israélien.
Eyal Sivan
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